Le Château de l’araignée : quand Kurosawa habille Macbeth de brume et de kimonos

Dès 12 août 2026, Carlotta Films, Mk2 Films et la Toho ressortent en salles trois classiques d’Akira Kurosawa restaurés en 4K : Le Château de l’araignée, La Forteresse cachée et Sanjuro. Une aubaine pour (re)découvrir sur grand écran l’une des adaptations les plus audacieuses jamais tirées de Shakespeare.

Grand admirateur de Kenji Mizoguchi (Les Contes de la lune vague après la pluie, L’Intendant Sansho, La Rue de la honte), Kurosawa a hérité de son aîné ce goût du va-et-vient entre chronique du présent et grande fresque en costumes. En 1957, fort du triomphe international des Sept Samouraïs deux ans plus tôt, il s’empare à son tour de Macbeth, près de dix ans après l’adaptation expressionniste d’Orson Welles, et le fait basculer dans le Japon guerrier du XVIe siècle. Rien d’un caprice exotique dans ce choix, où les ambitions dévorantes, les rivalités fraternelles, les trahisons et les vengeances en cascade qui constituent la matière shakespearienne semblaient taillée sur mesure pour l’univers du jidai-geki.

Le pitch reste fidèle à l’original. Au retour d’une bataille victorieuse contre les assauts des forces d’Inui, les généraux Washizu (Toshiro Mifune) et Miki (Minoru Chiaki) croisent, égarés dans la forêt du Château de l’araignée, un esprit qui leur prédit leur destin. Le premier accédera au pouvoir suprême dans cette forteresse et l’autre verra sa lignée régner après lui. Poussé par son épouse Asaji (Isuzu Yamada), Washizu précipite la prophétie en assassinant son seigneur, engageant un engrenage de trahisons qui le conduira à sa perte.

Là où Welles restait attaché, même tronqué, au texte shakespearien, Kurosawa fait un choix radical d’évacuer presque entièrement le dialogue qui en faisait sa théâtralité. Ce n’est plus la langue qui porte le tourment intérieur des personnages, mais la mise en scène, allant du cadrage aux jeux des comédiens, en passant par le décor et les effets de brouillard qui donne une dimension onirique au récit. Le cinéaste emprunte au théâtre nô sa gestuelle ralentie, ses visages figés en masques et son chant qui commente l’action comme un chœur antique. Isuzu Yamada, en Lady Macbeth glaciale et calculatrice, n’en reste pas moins la grande voix du film. C’est par ses mots, distillés d’un ton plat et maîtrisé, qu’elle empoisonne peu à peu l’esprit de Washizu et le pousse au crime. Ce personnage est en réalité la clé de sa folie. À travers Asaji, Kurosawa sonde ce que la parole peut faire vaciller de plus fragile chez l’être humain, que ce soit la morale, la loyauté ou la raison elle-même.

Le trône de brume

Mais Kurosawa n’enferme jamais son film dans le théâtre filmé grâce aux plans d’ensemble amples, au chevauchées filmées au téléobjectif et aux figurants en armure déployés avec une ampleur quasi documentaire. La stase hiératique des scènes de palais répond au mouvement inexorable de l’Histoire en marche. Les extérieurs, tournés au pied du mont Fuji, où la brume se dégage naturellement du sol volcanique, confèrent au film une tonalité expressionniste, presque gothique, culminant dans la forêt hantée. Quant au climax, impliquant de vraies flèches tirées par des archers professionnels, il reste un morceau de bravoure inégalé, où la terreur à l’écran est en grande partie authentique.

Reste une question, au cœur de la portée thématique du film : la prophétie ne fait-elle qu’accélérer un mal déjà tapi chez Washizu, ou le destin est-il une fatalité extérieure ? Kurosawa penche pour la seconde lecture sans jamais trancher tout à fait, laissant le spectateur seul face au vertige. On peut également y lire, sans forcer le trait, un écho au Japon d’après-guerre et à l’illusion de toute-puissance qui a précipité sa chute.

Cette épure a tout de même un prix, dont le rythme volontairement lent et la froideur assumée du dispositif qui peuvent tenir à distance les spectateurs qui attendent l’identification empathique et la fièvre verbale du texte original. C’est un pari qui divise, mais qui, avec le recul, s’impose comme l’une des marques les plus singulières du geste kurosawien, entre Les Sept Samouraïs et Ran, dont il annonce déjà la tragique lucidité.

Le Château de l’araignée est un film où la mise en scène est souveraine et l’emporte sur les mots. C’est d’ailleurs là, finalement, la plus belle façon de rester fidèle à Shakespeare. Près de 70 ans après sa sortie, le film n’a rien perdu de sa fièvre glacée et reste une leçon de mise en scène à prendre de plein fouet, sur grand écran, tant qu’il en est encore temps.

Rétrospective Akira Kurosawa en trois films – bande-annonce

Le Château de l’araignée – fiche technique

Titre original : Kumonosu-jo
Réalisation : Akira Kurosawa
Scénario : Shinobu Hashimoto, Akira Kurosawa d’après MacBeth de William Shakespeare
Interprètes : Toshiro Mifune, Isuzu Yamada, Minoru Chiaki, Akira Kubo, Takashi Shimura
Photographie : Asakazu Nakai
Montage : Akira Kurosawa
Musique : Masaru Sato
Producteurs : Akira Kurosawa, Sojiro Motoki
Société de production : Toho Co., Ltd
Pays de production : Japon
Année de production : 1957
Société de distribution France : Carlotta Films
Durée : 1h49
Genre : Drame
Date de ressortie : 12 août 2026

4.5

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Jérémy Chommanivonghttps://www.lemagducine.fr/
Spéléologue des temps modernes, je ne suis qu'un humble explorateur des salles obscures, celles-là même dont on peut en ressortir ému, apeuré, frustré ou émerveillé. Je m'y donne rendez-vous chaque semaine, sans oublier ma fascination pour Steven Spielberg, Frank Capra, Sidney Lumet, Brad Pitt et un peu moins pour les légumes. Le cinéma restera à jamais mon sanctuaire d'apprentissage et le vecteur de toutes mes émotions.

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