Bonne chance (1935), de Sacha Guitry : la folie des gens heureux

Le cinéma recèle de trésors oubliés, et cette rubrique dominicale est justement là pour faire découvrir, en plus des classiques, ces films qui auraient mérité d’être appelés comme tel. Aujourd’hui, nous parlons de Bonne chance de Sacha Guitry, une petite comédie romantique d’une heure et quart qui frôle la perfection.

Bonne chance raconte l’histoire d’une jeune femme (Jacqueline Delubac) et d’un homme plus âgé (Sacha Guitry), qui se souhaitent un jour « bonne chance » après s’être rencontrés au hasard d’une rue, et qui, plus tard, remarquent qu’absolument tout leur sourit dès lors qu’ils sont réunis. Pour vérifier si la chance est réellement avec eux, ils jouent à la loterie et gagnent effectivement deux millions de francs à se partager. Mais la jeune femme est promise à un autre homme, qu’elle n’aime pas, et avec qui elle doit se marier d’ici quinze jours. Les deux nouveaux amis décident alors, puisque le temps leur est compté, de profiter de ces deux semaines pour voyager et dilapider tout l’argent fraîchement gagné en se faisant passer pour père et fille, afin d’éviter les soupçons.

Dès l’ouverture, la caricature du vieil homme que Sacha Guitry est en train de dessiner annonce la dimension absurde et grotesque du reste du film. « C’est votre dame qui est là ? », demande le vieil homme à Guitry en montrant le tableau de La Joconde. « Oui », répond-il sobrement. Le ton est donné.

Ce qui frappe d’entrée, c’est la grande modernité du film, en même temps que son irrévérence. En 1935, un an après l’application du Code Hays à Hollywood, Sacha Guitry se lance dans la provocation en explosant les barrières de l’immoralité et de la subversion : adultère, allusions sexuelles, jeu autour de l’inceste, mépris des traditions et vol en éclat des mœurs, etc. Mais ce qui aurait pu être vulgaire est au contraire d’une élégance remarquable. On se croirait presque chez Lubitsch par moments, bien que le talent de Guitry pour jouer avec les mots soit assez unique en son genre. On dirait du Raymond Devos avant l’heure : « Sortons [du parc]. Car bien que nous soyons dehors, il faut que nous sortions quand même. »

L’autre marque de modernité vient du montage, avec ses incessants cuts en balayage qui créent un rythme effréné pendant toute la durée du film, et ce dès le début avec la présentation d’une galerie de personnages loufoques en quelques secondes à peine. Tout au long du film, le montage permettra d’accentuer le comique en faisant se répondre des personnages qui ne sont pas ensemble, et notamment la protagoniste et son fiancé, qui s’amusent chacun de leur côté à se tromper alors qu’ils sont censés s’impatienter de se marier. « Les femmes, c’est fait pour tenir la maison, torcher les enfants, et obéir à son mari », dit le fiancé à l’une de ses conquêtes. Cut. « Obéissez-moi, mangez cette tarte, elle est délicieuse ! », lance Jacqueline Delubac à Sacha Guitry, dans la foulée, signifiant bien la volonté de la jeune femme de s’émanciper des mœurs paternalistes, misogynes et vieux jeux qu’incarnent son promis. Sans faire de jeu de mots, de vanne ou de gag à proprement parler, le simple fait de monter ces deux scènes à la suite crée le comique, et participe en même temps à la caractérisation des personnages.

Ces personnages, justement, sont superbement interprétés par Guitry et Delubac, qui étaient réellement ensemble à l’époque, ce qui explique sans doute l’incroyable complicité naturelle qui émane de leur duo. Dans Bonne chance, ils sont comme deux sales gosses qui s’amusent à se moquer des adultes, à mépriser légèrement leurs manières, leur routine, leur vision des choses. Comme deux enfants, ils s’étonnent des petites choses de la vie, comme s’ils la redécouvraient continuellement. « Ce qui est embêtant avec les bateaux, c’est que la sauce des asperges ne reste jamais où on la met… », déplore Guitry lors d’une scène de repas succulente. Leur impertinence grandit au fil des minutes et l’immoralité, sans jamais être explicite, déborde de tous les côtés. Mais quelle élégance dans l’exécution !

– Oh, c’est vous qui me regardiez ainsi… C’est honteux ! Vous avez rendez-vous avec moi et vous regardez une autre femme ?
– Oui mais cette femme, c’est vous.
– Ah oui, mais vous ne le saviez pas. C’est indigne.
– J’en conviens. Mais qu’est-ce que vous voulez, ce n’est pas ma faute à moi si vous êtes mieux que vous.
– Moi je ne vous ai pas regardé !
– Ça prouve simplement que je suis moins bien que moi…

Mais si le premier tiers du film émerveille pour l’usage qu’il fait de la langue, tout le sel vient ensuite des sous-entendus, concernant la simple séduction d’abord, puis l’acte sexuel ensuite. Car tout le film est dans ce qu’il ne dit pas, à un point rarement observé au cinéma. Plus ils se font des leçons de morale, plus ils semblent proches de la transgresser ; plus ils se disent qu’ils ne feront rien ensemble et que leur voyage restera platonique, plus on sent naître le désir sexuel. Les refus sont des acquiescements masqués, les mises à distance des rapprochements. Les promesses d’adieu sont des promesses d’union, les grands discours à l’eau de rose sont des déclarations brûlantes de défi. Leur étonnement naïf transpire le cynisme et le mépris. C’est du génie d’arriver à ce point à n’écrire presque que des dialogues d’une platitude absolue mais qui, parce que l’on connaît la perversité et les arrières-pensées des personnages, prennent une double-signification délicieuse de malice.

Bonne chance est donc une comédie merveilleusement écrite, à la mise en scène très simpliste mais au montage intelligent. Un film qui fait du bien, parce qu’il n’est traversé par aucune onde négative. Pas d’antagoniste, pas de péripéties à proprement parler, et finalement peu de suspense. Une ballade de gens heureux qui communiquent leur joie de vivre avec un naturel déconcertant, mais, paradoxalement, par le détour d’un surjeu constant et grinçant. Tout le monde en prend pour son grade : riches et pauvres, sudistes et nordistes, jeunes et vieux ; mais toujours avec élégance, bienveillance… et folie.

– Dites. Est-ce que vous ne croyez pas qu’ils sont un peu fous ces gens-là ?
– Non. Ils s’amusent à se faire des blagues, des surprises. Pour moi voyez-vous, je crois tout simplement que ce sont des gens heureux ! Ce qui donne toujours à ceux qui ne le sont pas, l’impression de la folie…

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Jules Chambry
Jules Chambry
Cinéphile compulsif enfermé dans le cinéma d'antan, passionné de mélos des années 30, de comédies italiennes et de westerns de l'âge d'or. Mes influences vont de John Ford à Fellini, en passant par Ozu, Tati, Pasolini ou encore Capra. J'écris des articles trop longs.

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