Youssef Chahine filme la geste de Saladin

En 1963, le cinéaste égyptien Youssef Chahine fait une grande fresque historique et politique sur le héros arabe des croisades, le sultan Saladin. Un film grandiose dans lequel se dévoilent les idéaux personnels du cinéaste ainsi que des airs de la politique de son époque.

« Notre loi, ici, est la justice, la clémence et le respect des religions, car la religion est à Dieu et la patrie est à tous. »

Salah ad-din Yusuf, plus connu chez nous sous le nom de Saladin, est une figure extrêmement importante dans la culture arabe. A l’époque des croisades, Saladin est celui qui va unir les Arabes et reprendre la Terre Sainte, en particulier Jérusalem, en battant le petit roi Guy.
C’est sur cette conquête de la Terre Sainte que se concentre Youssef Chahine. Son film commence juste après la victoire d’Alexandrie. Saladin a négocié l’union des Arabes. L’objectif principal, c’est donc Jérusalem. Et le cinéaste montre la situation désastreuse des Arabes sur les terres dirigées par les croisés chrétiens :

« Ils ne sont plus que des réfugiés chassés de la terre qui leur appartient depuis des générations. »

Co-écrit par Naguib Mahfouz, fameux écrivain égyptien qui a obtenu le Prix Nobel de littérature, le film de Youssef Chahine est d’abord un formidable film historique, construit sur une alternance de scènes d’action grandioses et de scènes intimistes, de négociations entre dirigeants et de couples dont les amours sont contrariées. Cela donne un rythme absolument impeccable aux trois heures d’un film aussi spectaculaire que dramatique.
Le film est construit sur l’opposition entre Saladin et les dirigeants croisés, Renaud de Lusignan dans une première partie, Philippe Auguste et Richard Cœur de Lion dans une seconde partie. Mais en aucun cas il ne s’agit d’une opposition civilisationnelle : c’est un conflit entre des dirigeants qui ont des conceptions très différentes de leur rôle, mais les populations chrétiennes et arabes ne sont jamais opposées, elles. Au contraire, en installant, parmi les proches de Saladin, un soldat chrétien, et en créant une histoire d’amour entre un Arabe et une Occidentale, le cinéaste désamorce la potentielle image d’un choc des civilisations qui n’a rien à faire dans son film.
Chahine est proche de tous les peuples : lorsque ce sont les chrétiens qui souffrent de la soif après la destruction de leurs réserves d’eau, Chahine est auprès d’eux également, il nous invite à sympathiser avec tous ceux qui souffrent, sans distinction. Lorsque Saladin entre dans Jérusalem, il est acclamé par le son joyeux des cloches chrétiennes.
En aucun cas l’opposition ne se fait entre les populations chrétiennes et arabes. Jérusalem conserve son statut de ville sainte pour toutes les populations, les pèlerins sont protégés, quelle que soit leur religion, et Saladin apparaît comme le protecteur de tous les croyants. Car finalement, les chrétiens sont eux aussi prisonniers de l’attitude injuste de leurs dirigeants.

L’opposition est donc non pas entre les peuples, qui sont des victimes, mais entre leurs dirigeants. Les rois chrétiens sont guidés par tout, sauf par l’intérêt du peuple : ambition personnelle, attrait pour le pouvoir et les richesses, recherche de victoires dans un objectif de politique intérieure, mais aussi leurs passions, leur violence, etc.
Saladin s’oppose à eux en tous points. Il est le sultan bienveillant envers le peuple, profondément religieux et tolérant envers les autres religions. Il ne se bat pas au nom d’une religion qu’il jugerait supérieure à l’autre, mais pour la liberté d’un peuple opprimé. Il combat toute forme d’injustice. Il s’impose comme celui qui veut protéger le peuple, tous les peuples, contre la violence de ses dirigeants.
Cette opposition est nettement marquée lors de deux scènes centrales.
Dans la première, Saladin est dans le camp occidental pour participer à des négociations, afin d’éviter un conflit autour de Jérusalem. Lors de la rencontre, Saladin vient sans gardes ni escorte, habitué au respect que l’on doit aux visiteurs, quand les souverains occidentaux ont une cour nombreuse et fastueuse (qui sert, en partie, à les couper du monde). Le sultan apparaît comme celui qui veut préserver la paix à tout prix, mais aussi comme un dirigeant humble et respectueux.
La seconde est un grand moment de mise en scène. Deux procès ont lieu en même temps. Deux procès contre des personnes accusées d’avoir trahi. L’un est mené par Richard Cœur de Lion et l’autre par Saladin. Ces deux procès montrent bien cet affrontement philosophique : les dirigeants croisés accusent la jeune Louise de manquer de haine et de n’avoir que de l’amour pour l’ennemi, le sultan accuse le gouverneur d’Acre, qui a effectivement trahi le camp de Saladin, de ne pas avoir assez d’amour, sauf pour lui-même. Deux visions du monde complètement opposées.
Par cet aspect spirituel, par le côté parfait de Saladin et son opposition un peu binaire avec les dirigeants occidentaux, le film de Chahine se rapproche des textes comme les chansons de gestes et les romans de chevalerie : exploits guerriers, lutte de la vertu contre l’injustice, personnages stéréotypés représentant des sentiments ou des idées et non des réalités historiques, etc. Le cinéaste égyptien ne cherche pas le réalisme historique mais adapte l’histoire de Saladin à sa propre conception d’un cinéma qui n’a jamais cessé d’appeler à la tolérance et au rapprochement des peuples.

Un autre idéal politique se lit facilement en filigrane dans le film de Chahine. Comme souvent (que ce soit au cinéma ou en littérature), le Moyen Âge est une image des considérations politiques de l’époque où l’œuvre a été créée. Le film date des années 60, alors que Nasser, le dirigeant de l’Égypte, tente d’unifier les Arabes. Certaines situations rappellent directement celle des années 60 : la volonté de « libérer » la population arabe opprimée, qualifiée de « réfugiée », l’enjeu que constitue Jérusalem, etc. C’est sans doute Nasser qui apparaît derrière la figure de Saladin, personnage historique dont le caractère héroïque et nationaliste panarabe a été exploité par le président égyptien.

Ainsi, le Saladin de Youssef Chahine se situe au croisement entre les idées personnelles d’un cinéaste empli de tolérance et d’intérêt pour les plus faibles, et l’exploitation politicienne d’une figure historique.

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Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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