Vierge sous serment de Laura Bispuri: Critique

L’Albanie qui est racontée par l’italienne Laura Bispuri dans son premier film, Vierge sous serment, est un pays aride aussi bien géographiquement que socialement.

Synopsis: Hana a grandi dans un petit village reculé d’Albanie où le sort des femmes n’est guère enviable. Pour ne pas vivre sous tutelle masculine, elle choisit de se plier à une tradition ancestrale : elle fait le serment de rester vierge à jamais et de vivre comme un homme. Vierge sous serment suit la trajectoire d’une femme vers sa liberté, par-delà les écrasantes montagnes albanaises et jusqu’en Italie…

Les chemins de la liberté

Bien que l’action du présent se déroule à Milan, de nombreux flash-backs montrent des paysages montagneux du Nord de l’Albanie, ensevelis sous la neige, inhospitaliers, habités par des hommes revêches et sévères.

Mark est le jeune homme qui débarque dans cette ville italienne depuis ces hauteurs solitaires, une silhouette frêle et androgyne, grave et taciturne. Il a la dégaine de la personne qui vient d’effectuer un voyage sans retour, le petit sac en bandoulière comme le signe d’un nouveau départ, d’un départ à zéro, from scratch. Mark arrive chez sa sœur d’adoption, Lila (Flonja Kodheli), émigrée de longue date et la fille découvre cet oncle dont elle ignore de qu’il est le frère.

Les flash-backs montrent qu’il n’a pas toujours été Mark, qu’il a été autrefois Hana, une jeune enfant laissée pour morte dans la montagne, au décès de ses parents, et que Gjergj, le père de Lila, a ramenée chez lui. La jeune Hana est une adolescente primesautière, ravie par la complicité tissée avec Lila, faite de rires, de chants et de jeux (Les deux enfants sont interprétées par deux vraies sœurs). Mais animée de plus en plus par un désir de liberté, par l’envie de couper du bois quand ça lui chante, de manier le fusil quand bon lui semble, Hana abandonne les chants, les rires, et se glisse progressivement dans le moule que Gjergj façonne pour elle, Gjergj qui n’a que sa fille Lila dans une société férocement patrilinéaire et patriarcale, et qui va se servir d’un point du kanun albanais pour faire d’Hana son fils, un transgenre d’un autre temps. Le kanun permet entre autres à toute femme de vaquer à des occupations masculines si elle jure devant les sages du village de renoncer à sa féminité, à l’amour, à la sexualité. Hana accepte d’endosser ce terrible habit de la vierge sous serment, pour pouvoir vivre et surtout pouvoir respirer comme un homme.

Laura Bispuri ne fait qu’effleurer ces mœurs albanaises qui s’affranchissent des différentes croyances religieuses du pays, au travers de quelques scènes, peu nombreuses mais marquantes : une énumération émouvante de tous les interdits faits aux femmes, une leçon de vie hallucinante où le père montre à Lila que dans la dot, il glissera lui-même la balle que le futur mari pourra utiliser si d’aventure elle se comportait mal, ou encore cette étrange scène d’obsèques qui montre à quel point la société y est masculine, et à quel point les coutumes y sont spécifiques. Mais ce qu’elle montre est suffisant pour comprendre les raisons pour lesquelles une jeune fille est prête à tout sacrifier, aussi bien sa belle chevelure que toute forme d’activité sexuelle.

Le film de Laura Bispuri est de ceux dans lesquels la parole est superflue. Il s’appuie essentiellement sur la capacité des acteurs, et de l’actrice italienne Alba Rohrwacher en particulier, de décliner une large palette de jeux expressifs. Ainsi, par exemple, libéré de l’emprise manipulatoire de Gjergj récemment décédé, le personnage qu’Alba Rohrwacher interprète s’arrache d’une torpeur trop longtemps vécue, lorsqu’ un jour elle rencontre un homme, une femme, on ne sait, un être au regard triste qui semble l’enjoindre silencieusement de partir. Ces regards échangés, rapides mais intenses, captés par une caméra empathique, suffisent à mesurer la détermination de l’une, enfin, et la résignation de l’autre. Même si on a plutôt du mal avec sa caractérisation en garçon, la nouvelle égérie du cinéma transalpin (vue récemment en maman hippie dans les Merveilles, le film autobiographique de sa sœur Alice Rohrwacher) donne beaucoup de sa personne pour donner en silence de la vie à un film assez low-key, un peu diffus dans ses intentions, avec de surcroît la musique sucrée de Nando Di Cosimo qui rajoute de la suspicion sur la qualité du film.

En effet, si la caméra de Vladan Radovic offre des paysages magnifiques, elle semble hésitante, la réalisatrice ne sachant pas toujours quel parti prendre. De l’ethnographie à l’étude de caractère, il y a une virevolte qui n’est pas toujours domptée par la cinéaste. Mais le plus souvent, elle arrive à capter la solitude du personnage, que ce soit dans la peau d’un homme qui est resté au village pendant des années « sans finalement arriver à rien », ou dans la peau de cette femme qu’elle a abandonnée en cours de route et qui fait un retour difficile dans sa vie. Soudain, réunie à nouveau avec sa jolie sœur Lila, celle qui a fui mais qui vit dans la désillusion, au contact de sa nièce Jonida (Emily Ferratello), une jeune fille elle aussi attentive à la femme qui s’éveille en elle, Hana ose redécouvrir à petits pas son corps, ses désirs, ses envies, ose redonner droit de cité à son être, à son genre, comme dans cette scène « d’amour » plutôt abrupte et pourtant porteuse d’une tendresse infinie, d’une sensualité que l’urgence décuple.

Vierge sous serment n’est pas un film parfait, mais la cinéaste réussit à amener ce beau crescendo du parcours d’un être qui s’est éteint volontairement pendant des années pour payer une liberté plus ou moins illusoire, vers cet autre être souriant qui éclot sous nos yeux, une femme en paix avec elle-même.

Vierge sous serment – Bande annonce

Vierge sous serment – Fiche technique

Titre original : Vergine giurata
Date de sortie : 30 Septembre 2015
Réalisateur : Laura Bispuri
Nationalité : Italie, Suisse, Allemagne, Albanie, Kosovo, France
Genre : Drame
Année : 2015
Durée : 87 min.
Scénario : Laura Bispuri & Francesca Manieri, d’après le roman d’Elvira Dones
Interprétation : Alba Rohrwacher (Hana / Mark), Flonja Kodheli (Lila), Emily Ferratello (Jonida), Lars Eidinger (Bernhard), Luan Jaha (Stjefen), Bruno Shllaku (Gjergj), Ilire Vinca Celaj (Katrina), Drenica Selimaj (Hana jeune), Dajana Selimaj (Lila jeune)
Musique : Nando di Cosimo
Photographie : Vladan Radovic
Montage : Carlotta Cristiani, Jacopo Quadri
Producteurs : Marta Donzelli, Gregorio Paonessa, Maurizio Totti, Alessandro Usai, Dan Wechsler, Viola Fügen, Robert Budina, Sabina Kodra
Maisons de production : Vivo Film, Colorado Film Production, Bord Cadre Films, Match Factory Productions, Erafilm
Distribution (France) : Pretty pictures distribution
Récompenses : –
Budget : NR

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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