The end, un film de Guillaume Nicloux : critique

Synopsis : De bon matin, un homme part à la chasse. Après peu de temps, il s’aperçoit que son chien, Yoshi, a disparu et que lui-même s’est perdu dans cette forêt qu’il pensait pourtant connaitre comme sa poche. Incapable d’appeler du secours, il se retrouve contraint de dormir dans une grotte.

Promenons-nous dans les bois…

C’est quelque part, entre l’exploration de la limite entre fiction et réalité amorcée dans le surprenant L’enlèvement de Michel Houellbecq et la divagation mystico-contemplative du très joli, mais inabouti Valley of Love, que nous entraine Guillaume Nicloux, cet auteur et réalisateur anciennement spécialiste en polars (Le poulpe, Cette femme-là, Une affaire privée…). Son nouveau long-métrage se bâtit d’ailleurs sur un concept finalement assez similaire à celui du précédent qui envoyait Gérard Depardieu et Isabelle Huppert errer dans la Vallée de la Mort, à la différence que cette fois, c’est tout seul (ou presque) que notre cher Gégé va déambuler dans un décor à fort potentiel fantasmagorique. C’est justement à l’occasion de leur premier tournage en commun, moins d’un an avant celui-ci, que l’acteur et le réalisateur ont décidé de réitérer au plus vite leur collaboration. L’ennui de cette précipitation est que le cinéaste, en mal d’inspiration, n’a pas trouvé d’autre idée que de porter à l’écran un de ses mauvais rêves. L’histoire du cinéma, et en particulier horrifique, nous a prouvé à plus d’une reprise que les cauchemars peuvent inspirer de bonnes scènes (l’ouverture de Halloween ou la course-poursuite souterraine de Kill List), mais rarement des films dans leur globalité. Ainsi Nicloux, bien qu’incapable d’interpréter les souvenirs qu’il garde de son songe et donc d’en maitriser toute la symbolique, a reproduit une promenade en forêt tournant vite à une plongée aux frontières de la folie.

À l’inverse de Valley of Love, qui tirait sa puissance émotionnelle de son traitement du deuil et du rapprochement d’un couple séparé, et dont la principale qualité reposait dans la façon dont la mise en scène s’appliquait à magnifier ses deux acteurs, dans The End le charme n’agit pas. Aucune thématique n’est clairement abordée à travers cette randonnée surréaliste et la caméra ne met aucunement en valeur Depardieu. Ce dernier semble même par moments aussi perdu que ce chasseur qu’il incarne… au point de nous faire douter du réel contenu de sa bouteille de Schweppes. Mais peut-on lui reprocher de ne pas réussir à rendre convaincant son personnage antipathique de chasseur du dimanche ronchon et collectionneur d’assiettes américaines, tant celui-ci n’est caractérisé que par ses rares répliques – ou plus exactement ses borborygmes –, toutes aussi crétines les unes que les autres ? Et pourtant, grâce au pouvoir d’attraction imposé par la seule présence à l’écran de son physique éléphantesque, Gégé est ce qui sauve le film de la vacuité de son postulat, les efforts fournis par son corps massif pour se déplacer en terrain escarpé étant un sujet d’observation fascinant.

Bien trop rapidement, la sensation que le film va virer dans le fantastique est rendue perceptible par la sensation d’étrangeté que procure la musique d’Eric Demarsan, un compositeur de renom grâce à ses collaborations dans les années 70 avec Melville, Mocky ou encore Costa-Gavras mais qui, comme Nicloux, ne s’est jamais véritablement essayé au cinéma d’épouvante. Justement, cette idée d’avoir installé par le son une ambiance dérangeante, à défaut d’être réellement angoissante, dès les premières minutes et sans la faire évoluer, est symptomatique de l’inexpérience du réalisateur, incapable de créer une aura de mystère autour de son récit. Car il ne faut pas non plus compter sur la mise en scène pour placer le spectateur face à un malaise énigmatique, dans lequel il aurait eu à chercher une signification à ce trip champêtre. On n’espérait certes pas trouver là un ersatz franchouillard de David Lynch, mais le minimalisme des décors aurait au moins pu être mis au profit d’un quelconque regard lyrique. Hormis peut-être un jeu de couleurs assez grossier, qui détache le personnage en orange sur son environnement verdoyant, la réalisation ne fait preuve d’aucune idée ni d’effort, qui rendrait cet univers visuel hypnotique ou appuierait son propos.

Mais quel propos au juste ? Comment décrypter ce rêve que Guillaume Nicloux a tant tenu à porter à l’écran ? Et surtout, le sait-il lui-même ? Rien n’est moins sûr. Mais toujours est-il que si réponse il y a, elle est à chercher dans l’interprétation allégorique des personnages secondaires, à savoir le jeune homme incarné par Swann Arnaud et la femme interprétée par Audrey Bonnet. Le réalisateur ne laisse aucune clef à l’analyse psychanalytique de ces individus insolites et, par voie de fait, parfaitement inutiles. Le scénario semble se dérouler sans savoir dans quelle direction aller, conscient que son soi-disant twist final viendra, par une tentative de rationalisation grotesque, balayer d’un revers de manche toute interrogation sur ce qui l’a précédé. On reproche régulièrement au cinéma mainstream de se montrer trop explicatif, ne laissant aucune place à l’imagination de son public, mais celui-ci nous rappelle qu’au contraire, ne répondre à aucune des questions qu’il pose, est tout aussi rédhibitoire. Quitte à nous faire suivre Depardieu seul dans les bois (une proposition de cinéma qui ne peut se défendre qu’en présence d’un acteur de sa prestance), il aurait mieux valu ne pas parasiter le dispositif de mise à nu par cette amorce bâclée de conte fantastique capillotracté, qui n’a pour seule raison d’être qu’une évidente velléité auteuriste.

Pour l’anecdote, la bande-annonce a été réalisée par un proche de Nicloux, Gaspar Noé, qui a bien compris que le seul moyen de donner un brin de bizarrerie horrifique à ce pseudo cauchemar éveillé était de le noyer dans un filtre rouge-sang des plus menaçants… De quoi regretter qu’il n’ait pas été consulté plus tôt.

En s’égarant dans son propre projet, Guillaume Nicloux perd en route le spectateur. On ne s’étonne pas en lisant que le réalisateur s’est entendu dire par son acteur principal que le tournage avait été un « calvaire sans intérêt », tant le ressenti au vu du résultat est similaire. Indéniablement, le sursaut du cinéma fantastique français n’est pas à chercher de ce côté-là.

The end : Bande-annonce

The end : Fiche technique

Réalisation : Gillaume Nicloux
Scénario :  Gillaume Nicloux
Interprétation : Gérard Depardieu (le chasseur), Audrey Bonnet (la femme), Swann Arlaud (le jeune homme)
Photographie : Christophe Offenstein
Montage : Guy Lecorne
Musique: Eric Demaran
Production : Sylvie Pialat
Société de production : Les films du Worso
Distribution : Gaumont
Genre : Fantastique, drame
Durée : 82 minutes
Date de sortie : Le 7 avril 2016 en e-cinéma

France – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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