Soy Nero, un film de Rafi Pitts : critique

L’Histoire américaine pourrait finalement ne se résumer qu’à deux choses : l’immigration et la guerre. Tel est en tout cas le cœur du tableau que Raffi Pitts a dressé de ce pays où l’espoir semble être devenu un luxe.

Synopsis : Après plusieurs tentatives infructueuses, Nero parvient à passer la frontière mexicaine et revenir aux Etats-Unis, le pays où il a grandit mais qui le considère à présent comme un clandestin. Il va annoncer à son frère, arrivé avant lui, que son seul moyen d’odtenir la nationalité américaine est de s’engager dans l’armée.

American D.R.E.A.M.

Déjà six ans que l’on n’avait plus de nouvelles de l’iranien Raffi Pitts, de quoi laisser craindre que son exil forcé lui ait ôté toute inspiration artistique. Loin s’en faut ! Il nous revient via un film qui parle de ce qui semble être à présent son quotidien, à savoir le déracinement, et qui peut également se targuer d’être l’une des peintures les plus abouties de l’Amérique contemporaine. Ses propres origines apparaissent dans la scène d’ouverture, où un personnage encore non-identifié déclame une courte fable animalière, renvoyant aussitôt à la culture persane, et qui va aider à donner à ce qui va suivre des allures de conte allégorique. Et soudain, on s’aperçoit que cet orateur n’est autre que le passeur chargé de faire passer au jeune Nero le mur qui sépare sa terre natale de sa terre d’accueil. Dès lors, l’universalité du récit se double d’une indiscutable résonance politique, en particulier au regard du discours du candidat Trump à l’égard de cette frontière perméable qui semble être la cause de tous les maux de la première puissance mondiale, celle-là même qui est le fruit de plusieurs siècles d’immigration. Heureusement pour lui (ou pas), Nero va réussir à atteindre le sol américain… Il lui reste alors à savoir comment s’intégrer, socialement comme légalement.

Tout le long du film, le public verra le monde à travers le regard hagard que Johnny Ortiz (American Crime s01) donne à son personnage. Son mutisme est ainsi la marque du parti-pris du réalisateur de ne pas imposer de jugement sur tous les travers de l’Amérique tels qu’il les dépeint, mais on il ne se prive pas de rendre l’observation inconfortable. Dès le premier contact que Nero va avoir lors de ce retour aux Etats-Unis, avec un automobiliste et ancien soldat, magistralement incarné par Michael Harney (aperçu dans la première saison True Detective), on partage sa gêne devant tant de sujets qui font pourtant l’american way of life auquel il aspire : Le rapport aux armes à feu, l’ambiguïté sexuelle ou encore le complotisme le plus crétin. Et cela n’ira qu’en s’amplifiant dans les retrouvailles avec son frère, au cours desquelles son apparente richesse laisse implicitement supposer que sa réussite n’a pu se faire que de manière délictuelle, et dont on comprendra rapidement qu’il n’est qu’un travailleur illégal. Ces deux perspectives d’intégration peu reluisantes appuient encore plus le malaise généré par cette image au vitriol d’une société moralement corrompue.Toutefois ce trouble qui va affecter le spectateur ne semblera pas atteindre la détermination de Néro de profiter d’une loi post-11 septembre permettant l’obtention de la carte verte aux immigrés engagés dans l’armée.

En conséquence directe à cette résolution, et après s’être construit pendant sa première heure comme un road-trip, la seconde moitié du film se rapproche du film de guerre, puisque l’on y suit alors Nero en poste dans un pays du Moyen-Orient indéterminé. Cette rupture stylistique brutale peut frapper alors qu’il est en fait symptomatique des rêves brisés du jeune mexicain qui, de cet idéal américain auquel il espérait tant appartenir, ne fera qu’en subir la pire violence. Ironie du sort, il a pris la place de ceux qui, peu de temps plus tôt, apparaissaient encore à ses yeux comme les oppresseurs, puisqu’il est en charge de la surveillance d’un poste-frontière. A ce moment-là, ses camardes de bataillons (essentiellement des afro-américains, ce n’est pas anodin non plus) le considèrent encore comme un étranger. Nero reste encore une fois en retrait, croyant encore au fond de lui que son intégration se fera lors du retour au pays, incapable qu’il est d’admettre qu’il n’y est pas le bienvenu. Par la force des choses, il en viendra à quitter son poste et à errer dans le désert, dans des images qui renvoient automatiquement au début du film. Un douloureux retour à la case départ en somme, comme iront l’appuyer la brutalité de la dernière rencontre avec des soldats qui semblaient pourtant être un ultime espoir, ainsi qu’un plan final riche en interprétations, et profondément désespéré. Tel est le sentiment qui transparaît de cette mise en scène dépouillée qui empêche à ce pamphlet de sombrer dans la simple démonstration rhétorique.

Dédicacé aux immigrés renvoyés chez eux malgré qu’ils aient servi dans l’armée américaine, Soy Nero est une fable assez bouleversante sur la difficulté de s’acclimater à un pays où l’on ne veut pas de soi. De par sa qualité d’écriture et l’actualité brûlante à laquelle il fait écho, il s’agit immanquablement d’un film politique majeur.

Soy Nero : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=mUAc9GztofE

Soy Nero : Fiche technique

Réalisation : Rafi Pitts
Scénario : Rafi Pitts, Răzvan Rădulescu
Interprétation: Johnny Ortiz (Nero), Ian Casselberry (Jesus), Khleo Thomas (Mohammed), Aml Ameen (Bronx), Rosa Isela Frausto (Mercedes), Michael Harney (Seymour)…
Image : Christos Karamanis
Montage : Danielle Anezin
Musique : Rhys Chatham
Direction artistique : Max Biscoe, Malek Jahan Khazai
Producteur : Thanassis Karathanos, Rita Dagher
Société de production : Senorita Films, Twenty Twenty Vision Filmproduktion GmbH
Distribution : Sophie Dulac
Durée : 127 minutes
Genre : Drame, guerre
Date de sortie : 21 septembre 2016

Allemagne, France, Mexique – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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