Patries, un film de Cheyenne Caron: Critique

Après plusieurs petits films, la réalisatrice Cheyenne Carron continue à ne pas recevoir l’appui du CNC pour financer ses projets. Elle a donc dû investir l’argent que lui ont rapporté les ventes des DVD de son précédent film (L’Apôtre, l’histoire d’un musulman se convertissant au christianisme) pour autoproduire Patries.

Synopsis : Sébastien vient d’emménager, avec ses parents (dont un père aveugle), en région parisienne. Il se lie rapidement d’amitié avec Paul un jeune d’origine camerounaise, mais, au sein de la communauté d’origine africaine du quartier, cette amitié est mal vue et génère des tensions.

Des personnages et un film qui n’arrivent pas à se trouver

Elle aurait pu toutefois s’aligner sur la mode des « films guérilla », mais a opté pour une réalisation sobre. Difficile alors de lui reprocher le manque de moyens techniques qui apparait dès le premier plan. On peut cependant se demander si la décision de ne pas lui avoir accordé d’aides publiques ne viendrait de la vacuité de son scénario. La thématique de la discrimination « anti-blancs » dans les banlieues paraissait évidemment être un sujet sensible dans l’actuel contexte de tension politique. Pourtant, en tant que femme métissée étrangère ayant été adoptée par une famille française, Cheyenne Carron avait une certaine légitimité à aborder ce sujet encore tabou dans le cinéma. La problématique est alors traitée par le biais du récit d’un jeune garçon, Sébastien (Augustin Raguenet) et ses difficultés à s’insérer parmi un groupe d’adolescents de son âge issus de l’immigration.

Dès le départ, la relation d’amitié difficile entre Sébastien et Paul (Jackee Toto) se définit comme la trame dramaturgique de cette intrigue assez limitée. Aussitôt, l’antipathie des amis de Paul envers ce « blanc » apparaît en toute logique comme l’élément clef du scénario. Et pourtant, à mi-parcours, celui-ci va subitement se désintéresser de Sébastien pour se focaliser sur Paul. La question du racisme anti-blanc se retrouve dès lors écartée et la volonté croissante de Paul à quitter la France pour retourner dans son pays natal prend la place du sujet principal. Celui qui affirmait au début se « battre les couilles » du Cameroun, n’aura par la suite de cesse de vouloir y aller, le cœur rempli d’intentions altruistes. Le fait de perdre de vue pendant près d’une demi-heure celui qui apparaissait de prime abord comme le personnage principal, et surtout le centre des enjeux du film, rend confuse la destination va laquelle la réalisatrice cherche à aller, la qualité artistique du film en revanche y gagner. En effet, l’antagonisme entre Sébastien et les jeunes blacks passe par des échanges qui, pour la plupart sonne faux, tant le jeu d’acteur d’Augustin Raguenet est peu convaincant (difficile de lui en tenir rigueur, s’agissant d’une première expérience) et surtout la caractérisation des personnages secondaires est ultra-caricaturale. A contrario, la seconde partie, même si tous ses dialogues ne sont pas forcément mieux écrits, profite des interprétations plus crédibles entre Jackee Toto, Sylvia Homawoo et Sandrine Salyeres, qui incarnent respectivement sa mère et sa sœur.

La thématique de « l’identité nationale » – car c’est bien de cela dont il est question dans cette seconde partie – est elle aussi un sujet politiquement clivant qui aurait mérité d’être plus approfondie que via ces quelques dialogues familiaux. La question de ce qu’est « être français » ne trouve aucune ébauche de réponse dans les débats superficiels entre ce jeune homme et sa famille qui, contrairement à lui, se dit pleinement « française ». Une potentialité biaisée par un manque de subtilité et une narration brouillonne qui ne sont propices qu’à quelques scènes pleines de sincérité, parfois amusantes, parfois émouvantes mais ne menant jamais vers un discours concret. L’amateurisme des moyens techniques et du casting (et même de la bande originale, limitée à des morceaux de musique classique tombés dans le domaine public) serait donc la conséquence directe de l’écriture de ce film qui accumule, sans réussir ni à les mêler de façon cohérente ni à les traiter en profondeur, ses problématiques. S’y ajoutent toutefois quelques tentatives audacieuses, à commencer par celle d’avoir embauché un véritable aveugle pour incarner le père de Sébastien. Une idée qui cependant n’apporte au récit qu’un argument mélodramatique que l’on ne peut, de fait, assimiler à autre chose que du pathos gratuit.

La bonne volonté de la réalisatrice Cheyenne Carron pour s’attaquer à des questions qui méritent de ne pas être ignorées est louable. Malheureusement son film souffre d’une mise en scène plan-plan et surtout du manque d’expérience de ses équipes techniques et artistiques. Pire encore, le fait que les sujets traités ne réussissent pas à être développés par la narration rend le travail caduc et donc le film parfaitement vain.

Patries : Bande-annonce

Patries : Fiche Technique

Réalisation: Cheyenne Carron
Scénario : Cheyenne Carron
Interprétation: Jackee Toto, Augustin Raguenet, Sylvia Homawoo, Sandrine Salyeres, Christophe Derouet…
Production : Cheyenne Carron
Sociétés de production : Carron distribution
Sociétés de distribution : Carron distribution
Durée : 115 minutes
Genre : Drame
Sortie en salles: 21 octobre 2015

France – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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