L’homme aux mille visages, un film d’Alberto Rodriguez : critique

A l’heure où l’Espagne est à nouveau secouée par des scandales de corruption, Alberto Rodriguez revient avec L’homme aux mille visages sur une affaire qui avait marqué la péninsule ibérique dans les années 90 : la fuite de son ancien Directeur Général de la Garde civile accusé de graves détournements de fonds publics. Son film est surtout l’occasion de découvrir un de ses complices : un mercenaire qui s’avère être un personnage hautement cinégénique.

Synopsis : Espagne, années 80. Francisco Paesa est un ancien agent secret espagnol qu’un scandale politique a récemment ruiné. Bien décidé de se venger du gouvernement et de se renflouer, il s’associe à Luis Roldán, l’ancien chef de la Police accusé d’avoir détourné 150 millions de pesos, en l’aidant à  fuir la justice de son pays.

Tuto d’arnaque

Il y a quelques semaines, Lost City of Z nous a prouvé qu’une narration trop elliptique s’avérait nuisible au développement aussi bien des personnages que de l’intrigue elle-même. Ce défaut est au cœur du scénario tel que l’a écrit Alberto Rodriguez en adaptant le livre du journaliste Manuel Cerdán. Il faut reconnaitre, qu’après La Isla Minima qui lui valut en 2015 les Goyas du meilleur réalisateur et meilleur film, et malgré la fascination apparente qu’il éprouve pour Franisco Paeso, il s’attaquait à un défi difficile. Difficile parce que, d’abord, le cinéma espagnol n’est globalement pas habitué à revenir sur son passé récent, mais aussi parce que les éléments de l’enquête dont il disposait l’obligeaient à les gonfler par une pure fiction. Voilà pourquoi il lui a d’ailleurs fallu pas moins de 5 ans pour faire de cette histoire vraie la base d’un thriller qui se veuille divertissant. La solution pour laquelle il a finalement opté consiste à mélanger les faits réels et fictifs dans un montage dont la cadence ne nous donnerait pas le temps de nous interroger sur la véracité de chaque scène. Une idée qui s’avère au final la source de bien des soucis.

La première conséquence de ce tempo très saccadé se fait ressentir dès les premières minutes, alors que l’introduction très factuelle du personnage principal ne nous permet pas de poser sur lui un quelconque jugement moral. Ce flou restera jusqu’au bout de ce scénario et atteindra tour à tour chacun des nouveaux protagonistes de l’histoire, et ce malgré les interprétations irréprochables des acteurs. Après Paeso, l’ancien agent secret aux contours difficiles à cerner, c’est ainsi au tour de Roldán dont on ne saura jamais clairement s’il doit être considéré comme un politicard malhonnête ou comme une victime maladroite. Cette absence de traitement manichéen dans la caractérisation n’est pas intrinsèquement un mal mais, le souci le plus gênant de cette construction éclatée (et parfois brouillonne) de la narration est qu’il ne prend pas, en deux heures, le temps de développer ces individus qui, de fait, apparaissent comme froids et énigmatiques, et suscitant ainsi peu d’empathie. Un manque à gagner puisque leurs contradictions intimes et l’évolution de leurs relations apparaissent comme la source d’enjeux à priori majeurs.

Scènes après scènes, ce thriller décrit les coulisses de cette affaire juridico-politico-financière avec une minutie digne d’un roman de John Le Carré, mais leur succession sur un mode didactique -mais pas forcément clair pour autant- ne parvient pas à constituer un récit à la hauteur de son potentiel dramaturgique.

Au-delà de la difficulté qu’a le scénario à faire vivre ses personnages, et plus encore à nous y faire s’attacher, le fait que le tempo du montage reste le même du début à la fin a d’autres conséquences inévitables. Maintenir ainsi un rythme constant empêche évidemment au réalisateur de faire monter la tension à quelques moments clés et, par extension, de générer un minimum de suspense. Puisque Rodriguez est un malin, il a réussi à utiliser de très bons choix musicaux pour retrouver toute l’attention des spectateurs dans les dernières minutes. Sans ces effets musicaux, et après un certain temps face à ce dispositif démonstratif et répétitif, il est en effet relativement difficile de déterminer quelles scènes sont censées être porteuses d’enjeux captivants et lesquelles ont pour unique but de détailler le processus d’une arnaque d’ordre internationale. A défaut de s’inquiéter pour le sort des protagonistes, on se passionne donc pour les préparatifs de cette belle escroquerie, et ceci grâce à un souci du détail qui constitue la véritable force de cette reconstitution historique.

Le travail effectué par la direction artistique, aussi bien sur les costumes que les décors, nous replonge avec succès dans les années 80 et 90, entre l’Espagne, la France et l’Asie du sud-est. Ajoutez à cela des extraits de journaux d’époque et l’immersion est complète. Pour quiconque connait un minimum les troubles qui ont bousculé la démocratie encore récente en Espagne à cette période, le parcours de Franisco Paeso prend une dimension toute particulière. Se faire balader par cet homme mystérieux, en se rappelant que c’est tout un pays qui a été sa victime, peut alors être ressenti comme un plaisir sadique. Et qu’Eduard Fernadez (notamment vu dans La Piel que habito) lui fournisse un charisme incroyable nous fait vraiment penser que ce personnage pourrait avoir été inventé pour le cinéma et donc qu’on aimerait en savoir plus sur la façon dont il est parvenu à vivre pendant tant d’années sur le fil du rasoir. Encore une fois, il est dommage qu’Alberto Rodriguez n’ait pas trouvé la façon la plus adéquate de cumuler thriller historique méticuleusement documenté, film d’espionnage halletant et biopic évocateur. Le manque d’équilibre du résultat est tout autant agréable que frustrant.

A n’en point douter, le public espagnol, qui connait bien cette affaire et ses conséquences politiques, trouvera le récit passionnant. A l’inverse, nous, qui restons dans le flou quant aux réels enjeux, ne partagerons pas cet enthousiaste en voyant un homme fournir une planque et des faux papiers à un autre. Le film est donc loin d’être raté, son drame est qu’il n’avait pas vocation à être exporté. Bref, si vous êtes espagnol, n’hésitez pas : Allez voir ce film! 

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L’homme aux mille visages : Bande annonce

L’homme aux mille visages : Fiche technique

Titre original : El hombre de las mil caras
Réalisation : Alberto Rodriguez
Scénario : Alberto Rodriguez et Rafael Cobos Lopez, d’après le livre de Manuel Cerdan Alenda
Interprétation : Eduard Fernández (Francisco Paesa), Carlos Santos (Luis Roldán), José Coronado (Jesús Camoes), Marta Etura (Nieves), Enric Benavent (Casturelli), Philippe Rebbot (Pinaud), Luis Callejo (Belloch)…
Image : Alex Catalan
Montage : Jose Monayo
Musique : Julio de la Rosa
Direction artistique : Pepe Dominguez Del Olmo
Costumes : Fernando Garcia
Producteur exécutif : Jose Antonio Felez
Production : Atresmedia Cine, Canal Sur Televisión
Budget : 5 millions d’euros
Distributeur : Ad Vitam
Récompenses : Goyas 2017 de la meilleure révélation masculine pour Carlos Santos et de la meilleure adaptation
Genre : Thriller, biopic
Durée : 123 minutes
Date de sortie : 12 avril 2017

Espagne – 2016

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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