Les Roches rouges : L’art de l’enfance

Après L’Empire, film monstrueux mais décevant, Dumont nous revient sous des apparences plus modestes avec Les Roches rouges, où l’on suit les aventures de Géo, d’Ève et de leurs bandes respectives, dans une petite ville de la Côte d’Azur durant l’été. Avec des moyens renouvelés et une audace toujours aussi grande, Dumont nous réintroduit à l’expérience terrible et belle de l’enfance, récusant tant la nostalgie que l’attendrissement faux. Au fond, Dumont semble demander à l’enfant de lui donner ce que l’adulte lui refuse : un cœur nu.

Il ne faudrait pas dire que Dumont filme à hauteur d’enfant. La chose ne désigne généralement qu’un dispositif assez paresseux, consistant à placer la caméra au ras du sol sans tellement s’inquiéter de ce que signifie, esthétiquement, le rapport de l’enfant au monde. Dumont filme le monde à la mesure de l’enfance, mais d’une enfance qui contient déjà en elle tout le sérieux, toute la profondeur d’une vie d’adulte. D’ailleurs, si l’on veut filmer la vie d’adulte dans ce qu’elle a de capital et de risible, de métaphysique et de léger à la fois, il faut en effet filmer l’enfance, l’absolue pureté inconsistante de l’enfance, l’infinie gravité distraite de l’enfance, où tout est trop grand — les ponts, les chiens, les rochers, les sentiments —, où tout est donné, sans séparation, dans une ambiance primitive présociale et présexuelle, mais non exempte d’amour et de violence.

Filmer l’enfance pour Dumont, c’est d’abord filmer un lieu aux couleurs et aux sons saturés, aussi perçants qu’enveloppants, c’est d’abord filmer un débordement d’effets, comme on est débordé alors par toutes nos impressions extérieures et nos émotions conjuguées. Et puis c’est laisser advenir devant la caméra les tics, les gestes brusques, les rires intempestifs, les jeux erratiques, les étreintes sans calcul, les rêves éveillés, qui forment la matière cinétique de l’enfance. Autrement dit, c’est filmer le monde comme un grand frémissement de sensations et d’affects.

Après le jeu burlesque des acteurs de Ma Loute et la débauche d’effets spéciaux de L’Empire, Dumont décide de radicaliser autrement son cinéma et, ce faisant, l’épure. Avec ses plans en grand-angle et ses lumières chaudes, dorées, tout en s’éloignant de sa première manière (plans fixes moyens, lumières naturelles), le cinéaste semble pourtant y faire retour. À nouveau la même simplicité et étrangeté, la même attention au banal, au point de le rendre inquiétant. Apparemment, il fallait quitter le Nord et s’éloigner d’enjeux métaphysiques rendus toujours plus explicites pour renouveler un cinéma qui commençait doucement à devenir la caricature de lui-même. Étonnamment, Dumont s’empare d’effets visuels qui paraissent très artificiels chez d’autres, chez un Jeunet par exemple — le gros plan en grand-angle ou le grain un peu BD de l’image —, pour en faire le creuset d’une ressaisie du réel dans sa sensualité violente. C’est d’ailleurs, semble-t-il, l’objet des Roches rouges : capter la sortie du Jardin, le moment de la Chute. Projet que signalent d’un seul mouvement la mise en scène, qui sait bien rendre avec force la beauté et la dangerosité de l’environnement, et la narration, puisqu’on y suit les amours aussi innocentes que fautives d’Ève et de Géo (ce qui veut dire « terre » en grec, comme Adam en hébreu).

Mais ce symbolisme épais, qui n’est pas forcément ce qu’il y a de plus réussi chez Dumont, est loin de faire obstacle à la candeur de son dispositif, dispositif où l’on sent que la caméra s’est plus attachée à suivre qu’à diriger ses acteurs. Ainsi de cette scène où Ève et Géo s’efforcent en vain de rappeler à eux un chien, qu’ils décident enfin d’aller chercher hors cadre, avant que celui-ci ne revienne vers eux en courant, suscitant les exclamations les plus enfantines et pures du monde. Il apparaît qu’à l’évidence rien ne s’est passé comme prévu durant le tournage, et que c’est pour cela même que cette scène a été retenue.

Mais l’air de rien, ce film très libre et très drôle ne se penche pas sur l’enfance pour en exploiter seulement l’ingénuité et le ridicule. Rarement, un film aura pris à ce point au sérieux cette période de la vie, les abîmes de folie, de haine, d’amour et de destruction qu’elle contient. Le caractère primaire de ce qui se joue ne constitue pas une forme de vie inachevée, mais au contraire une forme plus pleine en un sens, plus excellente, par rapport à laquelle notre vie d’adulte, parce qu’elle lui ressemble, se révèle dans toute son innocence ubuesque et sa profondeur morale. L’enfant, autrement dit, vient exprimer ici la vérité de l’adulte, vérité que tendent à recouvrir nos palabres sans intérêt et nos remplissages de feuilles d’imposition. L’enfant, c’est ce qu’on verrait de l’adulte, si ce dernier se regardait moins. Pour un cinéaste qui a toujours cherché à voir et à montrer, avec l’honnêteté et la perversion qui siéent aux plus grands, les commencements du monde offraient un terrain parfait.

🎬 Bande-annonce : Les Roches Rouges

🎬 Les Roches Rouges – fiche technique

Réalisation et scénario : Bruno Dumont
Distribution : Kaylon Lancel : Géo ; Kelsie Verdeilles : Ève ; Louise Podolski : Manon ; Mohamed Coly : Rouben ; Alessandro Piquera : B ; Meryl Pires : Do
Photographie : Carlos Alfonso Corral
Montage : Bruno Dumont
Musique : Laia Torrents Carulla (Cabosanroque)
Production : Carole Lambert, Marc Missonnier
Sociétés de production : Tessalit Productions, Rosa Filmes, Pulpa Film, Nightswim
Sociétés de distribution : Les Films du Losange, Luxbox
Budget : 1,22 million d’euros
Pays de production : France (33,72 %), Italie (33,57 %), Portugal (32,71 %)
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 23 septembre 2026

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