Le Labyrinthe Du Silence, de Giulio Ricciarelli : Critique

La traque d’un mort vivant: le nazisme face à ses actes.

Officiellement le nazisme n’a pas survécu à la seconde guerre mondiale, les nazis, eux, l’ont fait. Fort de leur nombre et de leur position certains se sont fondus dans la population, d’autres ont quitté le pays.  Mais les croix gammées gravées à l’encre invisible mais indélébile, demeurent comme une ombre. Des têtes sont tombées à Nuremberg (1945/46), 12 pour être exact, une poignée d’autres furent emprisonnées, parfois même acquittées ; des millions ne furent tout simplement pas jugés. Pendant des années ils furent des pères, des professeurs, des assassins à la retraite.

Un mot résume à lui seul la situation à la fin des années 50 en Allemagne : Auschwitz. 9 lettres pour plus de 100 000 fois plus de mort. 9 lettres qui portent à elles seules le fardeau de toute une nation, qui font frissonner notre âme. Et alors que fleurissent les années 60, les esprits se frictionnent au sein d’une guerre froide pour l’hégémonie d’un monde qui a déjà tourné la page. Une page provisoirement arrachée dira-t-on même. L’Allemagne, qui n’en fini plus d’être l’arène où s’empilent les conflits, détourne les yeux vers les robes pastels de l’après guerre. L’Allemagne noie les cris du passé dans le jazz des années 50. Auschwitz n’existe pas, Auschwitz n’existe plus.

En signant le très nécessaire Labyrinthe du silence, Giulio Ricciarelli retrace le combat d’un jeune procureur allemand, Johann Radmann (Alexander Fehling), pour confronter son pays aux criminels qu’elle porte en son sein, qu’elle protège plus ou moins consciemment. Face aux résistances internes et aux précautions prises par les nazis, l’issue juste s’annonce bloquée. Ce premier film de la part du réalisateur germano-italien symbolise cette volonté de la nouvelle génération de faire face à son passé pour mieux construire son futur. En parallèle on pense évidemment à Florian Henckel von Donnersmarck, qui lui aussi dès son premier film La vie des autres (2006) avait de manière brillante reconstitué la vie à Berlin Est de partisans de l’Ouest. En termes de style les deux films sont comparables à plus d’un égard, adoptant une mise en scène sobre, très classique, la forme ne vient pas dénaturer le fond. Le réalisme du récit n’ayant pas besoin d’artifices pour rendre compte de la force de l’histoire. La reconstitution met l’accent sur cette époque qui semble basculer dans une nouvelle ère ; dans les douceurs des années 60, où les jeunes dansent, fument, et boivent pour s’amuser et où les vieux dansent, fument, et boivent pour oublier.

Il est fascinant de constater à quel point l’Allemagne n’a pas conscience de ce que ses frontières ont abrité, ce n’est pas du négationnisme, c’est une cécité générale qui arrange tout le monde. Personnes ne souhaitent raviver les braises des charniers, nul ne veut rouvrir les plaies qui commencent à cicatriser. En soit c’est la question de la prescription qui se pose, en effet en 1958 lorsque Radmann découvre les premières pièces d’un puzzle macabre, seul le crime n’est pas encore prescrit. Une prescription juridique mais une prescription morale aussi, « Chaque fils en Allemagne doit il se demander si son père était un meurtrier  ? » c’est une question qui revient dans le film, sa légitimité nous effraie, mais la réponse qui s’impose répond par l’affirmatif. Il ne s’agit pas de préserver le paternalisme que sacralise plus d’une société, il s’agit de regarder sans détours la mise à mort de millions d’être humains.

Durant deux heures on tire lentement sur le voile qui couvre le passé, on assiste effrayé à la récolte des documents, des témoignages qui inculpent les voisins et les amis. Mais c’est surtout la découverte de la solution finale par le jeune Radmann qui fait vibrer le film, doucement celui-ci s’assombrit vers des jours (révolus) de plus en plus noirs, de plus en plus durs, de plus en plus incompréhensibles. Chaque souvenir est un coup, chaque photo est une balle. Et nous lisons cela dans la rage du procureur et dans les larmes de sa secrétaire. Le film interpelle autant qu’il instruit, c’est une œuvre réussie pour l’histoire qu’il raconte ainsi que pour la mémoire qu’il instaure. Le réalisateur ne montre pas la mort, il la suggère, via les réminiscences poignantes des détenus, laissant notre imagination faire le reste comme elle a dû le faire à l’époque. Cette quête juridique contre le passé qui fuit, et les culpabilités qui s’effacent, aboutit à ce que pour la première fois depuis la fin de la guerre, des allemands jugent des allemands. Et même si le film succombe parfois à quelques twists et autres romances, cela l’empêche de tomber dans le formalisme du documentaire, qui n’en a pas vocation, et le rend plus digeste. Le résultat, maitrisé, déjoue les pièges du genre « drame historique », dans un didactisme subtil qui ne s’épanche ni trop dans le larmoyant, ni trop dans la leçon d’histoire.

Il n’est jamais aisé de parler du passé, encore moins de le comprendre ; en revanche l’oublier est facile, surtout quand on ne l’a pas connu. On peut aussi le faire mentir, le modifier, le renier, ou ne regarder que demain, mais c’est se trahir soi-même ainsi que tous les autres, morts comme vivants. Et si il nous incombe des devoirs, c’est bien de se souvenir et de transmettre, et ce film le fait formidablement.

Synopsis:  Un jeune procureur allemand découvre des documents inculpant d’anciens fonctionnaires Nazis d’Auschwitz  réinsérés dans la société, il décide de mener l’enquête qui conduira au premier procès des nazis par des allemands (procès de Francfort, 1963)

Le Labyrinthe du Silence – Bande-annonce VOST

Le labyrinthe du silence/Im Labyrinth des Schweigens: Fiche technique

Réalisation: Giulio Ricciarelli
Acteurs: Alexander Fehling/ Johannes Krisch/ Friederike Becht/ Johann von Bülow
Production: Jakob Claussen et Ulrike Putz
Distribution: Universal Pictures
Nationalité: Allemande
Scénario: Giulio Ricciarelli/ Elisabeth Bartel
Montage: Andrea Mertens
Photographie: Roman Osin
Musique: Sebastian Pille
Costume: Aenne Plaumann
Durée: 120 min
Date de sortie: 27 avril 2015

Festival

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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