Le Disciple, un film de Kirill Serebrennikov : Critique

Kirill Serebrennikov dénonce dans son long métrage, le Disciple, le totalitarisme qui est en train de gagner son pays, la Russie, matérialisé par l’ultra présence d’une religion qui dérape, d’une homophobie et d’un antisémitisme rampants. Si le fond fait froid dans le dos, la forme nous laisse un peu à distance.

Synopsis : Veniamin, un adolescent pris d’une crise mystique, bouleverse sa mère, ses camarades et son lycée tout entier, par ses questions.
– Les filles peuvent-elles aller en bikini au cours de natation ?
– Les cours d’éducation sexuelle ont-ils leur place dans un établissement scolaire ?
– La théorie de l’évolution doit-elle être enseignée dans les cours de sciences naturelles ?
Les adultes sont vite dépassés par les certitudes d’un jeune homme qui ne jure que par les Écritures. Seule Elena, son professeur de biologie, tentera de le provoquer sur son propre terrain…

Les versets sataniques

La première image du Disciple donne le ton d’un film qui s’avèrera revêche tout au long de sa durée. Revêche, râpeux même pourrait-on dire.

Une femme entre deux âges (Yuliya Aug) rentre dans son immeuble, chargée de provisions, ahanant sous l’effort qu’il lui faut pour gravir un étroit escalier jusqu’à son petit appartement. On pourrait croire à un film social roumain, loachien, ou encore des frères Dardenne. Ses premiers gestes sont d’allumer successivement deux postes de télé, l’un de salon, l’autre dans la cuisine, deux appareils qu’elle ne regardera même pas, et d’emblée on sent la solitude de cette femme. La décoration est triste à mourir, mais un très beau rayon de soleil transperce l’ensemble.

Cependant, dès qu’elle s’adresse à son fils Venia (Petr Kvortsov) hors-champ, et indépendamment bien sûr de la langue, on reconnaît une vigueur différente des films sus-cités, assez proche au fond de ce qu’on trouve chez Andreï Zvyagintsev (Elena, Leviathan) : des femmes et des hommes sombres, francs, tragiques.

Venia est un adolescent ténébreux, dont le physique rappelle fortement un autre grand et talentueux ténébreux : Michael Shannon. Pris d’une crise mystique dont on ne sait si elle est soudaine, ni récente, ni durable, Venia ne s’exprime que par des versets de la Bible, des citations littérales de la Bible, référencées scrupuleusement par des inserts esthétisants dans l’image. Appliquant la plus tortueuse des Écritures au pied de la lettre, Venia va adopter un comportement qui va remettre en cause le fragile équilibre de son environnement.

Venia, c’est Veniamin, l’équivalent de Benjamin, le nom du protagoniste dans Martyr, la pièce du dramaturge allemand Marius von Mayenburg dont le film de Kirill Serebrennikov est une adaptation. Autant Benjamin serait dans le registre de la comédie sociale, autant, ça ne rigole pas avec Venia. C’est souvent en vociférant qu’il déclame les versets bibliques, et c’est dans une douleur hystérique qu’il vit sa chrétienté. Même si l’énergie du jeune acteur est indéniable, il donne souvent l’impression de jouer à côté, comme s’il n’avait pas saisi tout l’enjeu du discours du cinéaste.

Car du côté de Serebrennikov, les choses sont assez claires. L’adaptation de la pièce allemande est forte, car colle à une réalité russe qu’il veut ici dénoncer : cette prépondérance du religieux dans la vie de tous les jours (il n’y a qu’à se souvenir de l’épisode Pussy Riots), au point de déformer les points de vue, au point de l’abdication : la proviseure et presque tout le corps enseignant du lycée de Venia qui sont prêts jusqu’à proposer de présenter le point de vue des créationnistes pour contrecarrer le point de vue scientifique d’Elena (Viktoriya Isakova) la prof de biologie, et que le disciple Venia refuse ; la même directrice d’établissement qui est prête à abandonner le bikini à la piscine pour recorseter les jeunes filles dans un maillot « intégral », et la propre mère agnostique/athée de Venia que les menaces d’étérnité infernale promise par la bouche de son fils, poussent à fréquenter le pope plus que de raison…

Seule Elena semble avoir littéralement les pieds sur terre et la tête sur les épaules. Mais là encore, l’obsession de la religion, ou du moins des messages négatifs retenus par Venia, se fait au détriment de l’équilibre, voire du bonheur du personnage….

Le film de Serebrennikov, que l’on a pu croiser au Festival d’Avignon, respecte ses origines théâtrales, et en adopte les facettes les moins cinématographiques. Accompagné d’un dialogue dont plus de la moitié n’est faite que de citations de la Bible, il peine à captiver malgré l’intelligence du propos. Malgré également quelques moments de beauté visuelle comme les scènes de plage très fortes et assez paradoxales, car montrant une certaine forme de liberté sexuelle dont l’absence semble être dénoncée par le cinéaste, et des moments d’émotion avec le personnage de Gricha, même s’il est regrettable de constater que pour être habité d’un peu d’humanité, il faille être handicapé, diminué. L’innocence de Gricha semble être le moteur qui lui permet  d’aller au-delà de cette chape de moralité religieuse qui semble s’être abattue sur la Russie…

Travaillant sur le même terrain que Zvyagintsev, dont le Léviathan et dans une moindre mesure Elena sont éminemment politiques, le cinéaste Serebrennikov ne réussit pas à recueillir autant que son compatriote notre adhésion. Intitulé (M)uchenik, un jeu de mot entre Muchenik (Martyr) et Uchenik (disciple), le film s’étouffe et se noie quelque peu dans son propre propos programmatique.  Il manque de respiration (celle-là même par exemple qu’on trouve au bord d’une paisible mais majestueuse  Mer de Barents, au nord de la Russie, ou sur un facétieux champ de tir dans un Léviathan pourtant tout aussi sombre et plombé que le Disciple), et même si on ne peut être que d’accord sur sa dénonciation d’une société homophobe, antisémite, et qui pour remplacer le vide laissé par le communisme, utilise la religion, l’ancien opium du peuple, on reste le plus souvent à distance de son film et de son disciple auto-proclamé, auto-auréolé. Dommage…

Le Disciple – Bande annonce

https://www.youtube.com/watch?v=bEF8BiHEkvY

Le Disciple – Fiche technique

Titre original : (M)uchenik
Réalisateur : Kirill Serebrennikov
Scénario : Kirill Serebrennikov, Marius von Mayenburg
Interprétation : Pyotr Skvortsov (Veniamin Yuzhin), Viktoriya Isakova (Elena Krasnova), Aleksandra Revenko (Lidiya Tkacheva), Yuliya Aug (Inga Yuzhina, la mère), Aleksandr Gorchilin (Grigoriy Zaytsev), Irina Rudniktskaya (Irina Petrovna), Nikolay Roshchin (Otets Vsevolod), Svetlana Bragarnik (Lyudmila Stukalina)
Musique : Ilya Demutskiy
Photographie : Vladislav Opelyants
Montage : Yury Karikh
Producteurs : Ilya Stewart, Diana Safarova, Yury Kozyrev, Coproducteurs : Sergey Shtern, Svetlana Ustinova, Ilya Dzhincharadze, Katerina Komolova
Maisons de production : Hype Film
Distribution (France) : ARP Sélection
Récompenses : Prix du public au Biografilm Festival (Bologne), Prix François Chalais au Festival de Cannes 2016
Durée : 118 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 23 Novembre 2016
Russie – 2016
 

Festival

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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