Dough, un film de John Goldschmidt : Critique

Synopsis : Nat Dayan est un vieil homme juif qui tient seul la boulangerie familiale, au bord de la faillite. Privé du soutien de sa propre famille, il embauche comme apprenti le fils de sa femme de ménage, Shaun, un jeune musulman. Celui-ci ne cherche en fait qu’une couverture pour revendre de la marijuana. D’abord réticents l’un envers l’autre, ces deux hommes qui n’ont en commun que leurs problèmes d’argent respectifs vont finir par sympathiser, jusqu’à ce que le petit commerce de Shaun soit découvert par Nat.

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Même si on l’a aperçu dans la saga Pirates des Caraïbes, et plus récemment dans la série Game of Thrones, cela faisait plus de vingt ans Jonathan Pryce ne trouvait plus que des rôles secondaires, c’est donc un réel plaisir que de retrouver l’acteur principal de Brazil en tête d’affiche d’un nouveau film ! Derrière la caméra, c’est également un come-back qu’effectue John Goldschmidt, dont le précédent long-métrage remonte à 1987. Le réalisateur anglo-autrichien n’a toutefois pas chômé pendant tout ce temps puisqu’il fut très prolifique à la télévision britannique, y enchainant aussi bien des téléfilms que des documentaires. Et justement, on ressent dans sa façon de filmer son nouveau film qu’il s’est imprégné des mécanismes propres à une approche très vintage de la télévision, au point de lui faire perdre beaucoup de son potentiel cinégénique. Sans doute peut-on également imputer la mollesse du rendu à un budget réduit que les producteurs ont dû aller chercher jusqu’en Hongrie, où se sont d’ailleurs tournées la plupart des scènes en intérieur.

Démarrant par une banale présentation des personnages en montage alterné, il est dans un premier temps difficile de savoir dans quelle direction veut aller le scénario : le dispositif ressemble à celui d’un Snatch, l’énergie en moins, tandis que la sous-intrigue naissante autour des brioches rappelle celle de An de Naomie Kawase, la poésie en moins, et que, à l’inverse, celle autour du cannabis rappelle plutôt celle d’une comédie sous influence telle que How High… l’irrévérence en moins. Bref, dès les premières minutes, on sent qu’il manque quelque chose à la recette de ce long-métrage un peu fouillis. Mais rapidement, les deux personnages principaux sont amenés à se rencontrer et dès lors, les choses se mettent en place. Et alors que la relation entre ce vieux Juif et ce jeune Musulman se développe de la façon la plus prévisible qui soit, on en vient à regretter ces quelques minutes d’ouverture où l’on ignorait encore à quel point le scénario serait attendu.

La question que l’on peut alors se poser est la suivante : un film se voulant feel-good-movie et porteur d’un appel à la tolérance peut-il sortir des carcans d’un certain traditionalisme un peu gnian-gnian ? Il semble évident que la bien-pensance inhérente à un tel message a tout intérêt à profiter d’un scénario qui sache lui donner un certain degré de sympathie (Intouchables, inattaquable grâce au label « histoire vraie »), un humour en décalage avec cette thématique candide (outrancier comme Ted 2 ou cynique comme Men & Chicken) ou enfin un double-discours subtil et bien moins politiquement correct (n’oublions pas que Zootopie tire sa maturité du regard très nuancé qu’il porte sur le rapport entre individualisme et vivre-ensemble). Mais le plus souvent, c’est l’apport de poésie par la réalisation qui permet de voir les meilleurs feel-good-movie sans être gêné ni par la naïveté de leur message sociologique ni par la prévisibilité d’un happy-end assuré. Malheureusement, dans le cas de Dough, ni le scénario ni la mise en scène ne parviennent à élever le film à la hauteur de ses bonnes intentions.

Car de bonnes intentions, il n’en manque pas. Une histoire d’amitié entre deux personnages que tout oppose est forcément quelque chose de touchant, et la façon qu’a le film de jouer avec les clichés sur les Juifs est assez drôle. A ce propos, on sent tout de suite que l’idée de rire des clichés sur les Musulmans rend le réalisateur moins à l’aise, préférant concentrer les situations caricaturales sur sa propre communauté. Quelques répliques et situations sont amusantes, en particulier lorsque les clients de la boulangerie se régalent de brioches épicées à la ganja. Outre le décalage interculturel, de nombreuses thématiques sont mises sur la table : le trafic de drogue, le mal-logement, la difficulté de faire prospérer un petit commerce face à la grande distribution, l’héritage… Mais aucune de ces pistes, qui permettent de rapprocher le film de ces comédies sociales dont on sait les Anglais friands, ne sera traitée avec autant d’attention que la relation entre les deux héros. D’abord méfiants l’un envers l’autre, y projetant les pires a priori qu’ils puissent avoir, ils vont peu à peu se rapprocher, leurs vannes devenant alors plus bon-enfant, avant de se disputer à nouveau pour enfin se réconcilier afin de faire face à un méchant… Comment imaginer schéma narratif plus convenu ? Et la banalité de cette écriture en manque d’inspiration est encore amplifiée par la caractérisation caricaturale des personnages secondaires et leur utilisation qui en font de simples « astuces ». En guise d’exemple, le plus frappant est celui de la petite-fille, qui ne sert qu’à rendre Nat attachant aux moments où il apparaît comme le moins sympathique, ou, pire encore, les deux méchants, aussi grotesques l’un que l’autre dans leur représentation négative du mâle protestant anglo-saxon que véhicule le film (preuve qu’il n’y a peut-être pas que de bonnes intentions).

Autres défauts, bien plus formels cette fois : d’une part, la photographie grisonnante avec laquelle est tournée cette petite aventure rend difficile à rendre compte de la bonne humeur qu’elle souhaiterait dégager. Ne sachant pas tirer profit des décors assez réduits, en taille comme en nombre, auxquels il est astreint, le réalisateur enferme le déroulement du film dans des milieux où il ne fait pas bon vivre, faisant des quelques scènes de danse de véritables respirations dans cet univers un peu terne. D’autre part, l’autre grande maladresse de Goldschmidt vient de son montage qui manque fondamentalement de l’énergie propre à toute comédie. La lenteur de l’action noie la plupart des gags dans des longueurs souvent inutiles, qui leur font perdre beaucoup de leur impact comique. Seuls quelques passages, tels que le montage alterné des entretiens d’embauche, profitent d’assez d’énergie pour assurer à chaque réplique d’être percutante.

Sympathique téléfilm à la morale bien-pensante digne d’une publicité Coca-Cola et à l’humour juif ultra-light, Dough est une réalisation sans prétention bâtie sur un scénario baigné de clichés et de grosses ficelles, mais qui se laisse agréablement regarder pour oublier ses soucis le temps d’un après-midi pluvieux. A long terme, il semble cependant évident qu’il ne restera pas dans les annales de la comédie sociale britannique.

Dough : Bande annonce (VOSTFR)

https://www.youtube.com/watch?v=uBV9RNNI10s

Dough : Fiche technique

Réalisateur : John Goldschmidt
Scénario : Jonathan Benson, Jez Freedman
Interprétation : Jonathan Pryce (Nat Dayan), Malachi Kirby (Shaun), Philip Davis (Sam Cotton), Ian Hart (Victor Gerrard), Pauline Collins (Joanna), Daniel Caltagirone (Stephen Dayan)…
Photographie : Peter Hannan
Montage : Michael Ellis
Musique : Lorne Balfe
Décors : Jon Bunker
Producteurs : Wolfgang Esenwein, György Gattyán, John Goldschmidt, András Somkuti
Sociétés de production : Docler Entertainment, Three Coloured Dog Films, Docler DProd, Dough Film, Viva Films
Distribution (France) : Margo Cinéma
Durée : 94 minutes
Genre : Comédie
Date de sortie : 4 mai 2016

Grande-Bretagne/Hongrie – 2015

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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