Churchill, un film de Jonathan Teplitzky : Critique

La seconde guerre mondiale n’en a pas fini de nous fournir des sujets de films passionnants. En attendant de revivre le Débarquement dans le Dunkerque de Christopher Nolan, Churchill nous propose de fixer notre attention sur l’un de ses ordonnateurs en plein doute existentiel.

Synopsis : 2 juin 1944, à l’occasion d’une réunion secrète dans la région de Londres, le Premier Ministre Winston Churchill annonce à l’Etat-Major américain ses craintes à propos de la réussite de l’Opération Overlord. Il est malheureusement trop  tard pour modifier ces plans, prêts depuis un mois.

Le discours d’un bouledogue

Churchill-Brian-Cox-et-son-gros-cigarePersonnage clé de la victoire anglo-saxonne sur le régime nazi, Winston Churchill a déjà connu de nombreuses incarnations cinématographiques, dont les plus mémorables ont les traits des britanniques Timothy West (Churchill and the Generals, 1979), Bob Hoskins  (World War II: When Lions Roared, 1994), Brendan Gleeson (Into the Storm, 2009) ou même, plus récemment, de l’américain John Lithgow dans la série The Crown. C’est au tour de l’irlandais Brian Cox (Braveheart, Zodiac, The Good Heart…) d’endosser le lourd pardessus et le chapeau melon qui identifient le personnage. Sa prestation consiste en un délicat équilibre entre mimétisme gestuel et cabotinage habité. Typiquement ce genre d’exercice qui plait tant aux BAFTA ! Cette interprétation, qui reste, malgré tout, très convaincante, est ce que l’on retiendra le plus de ce film. Celui-ci semblait pourtant prometteur puisque son point de départ reposait sur une volonté ne pas adopter le format classique du biopic qui s’étendrait sur la (très) longue carrière du sujet pour au contraire se concentrer sur une période très limitée de sa vie (un modèle narratif de plus en plus fréquent à vrai dire). Il s’agit en l’occurrence des quelques jours précédents la Bataille de Normandie, afin de mieux développer l’intériorité émotionnelle tourmentée de l’occupant du 10 Downing Street, auquel le cinéma avait jusque-là trop souvent donné une image de bloc insensible.

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Ce postulat, concentré sur les remises en question d’un Churchill frustré de ne pas être écouté par les leaders militaires, semblait assurer au long-métrage de ne pas prendre l’allure d’un pamphlet hagiographique, sa promesse étant davantage de nous dépeindre un humain perturbé au cœur des impitoyables arcanes du pouvoir. C’est exactement cette voie que prend la première partie, et ce après une introduction qui tente maladroitement d’être lyrique en nous faisant suivre, sur une plage, le molosse à la démarche patibulaire en proie à de lourds souvenirs sanglants datant de la précédente Guerre Mondiale. Sa rencontre avec les dirigeants de l’Armée américaine est sans conteste la scène la plus intéressante dans la façon qu’a alors le film de poser un regard assez avisé sur les relations, tour à tour respectueuses et défiantes, de ce dirigeant fort en gueule avec des soldats sûrs d’eux mais aussi avec le roi George VI. C’est cette dimension purement politico-stratégique, et elle seule, qui fait la force du scénario… qui va vite s’avérer n’avoir rien d’autre à raconter et ne pas savoir comment combler ses lacunes.

Les français risquent de ne pas apprécier de ne pas voir leur cher Général De Gaulle parmi les organisateurs de la libération du pays. Pas sûr non plus que les Churchill-Brian-Cox-James-Purefoy-John-Slatteryanglais adhèrent à l’image gauchement désacralisée qui est donnée au plus intouchable de leurs premiers ministres.

Les scènes où Churchill est seul sont pour la plupart inutiles à l’intrigue, et ne servent au final qu’à faire de lui un anti-héros fragile et à forte tendance alcoolique. Cette représentation peu flatteuse, qui passera pour transgressive aux yeux du public d’outre-Manche, est encore aggravée dans les scènes qu’il partage avec sa femme, où il apparait comme un homme dominé. Et pourtant, la narration extrêmement linéaire va réussir à s’achever en donnant de lui cette image de héros, que le carton final ira même appuyer en le qualifiant ni plus ni moins de « plus grand Britannique de l’histoire » (sic!). C’est grâce à une construction qui semble calquée sur celle du Discours d’un roi –qui s’est en quelques années imposé en modèle de récit consensuel à la gloire d’un dirigeant politique (et dans lequel Churchill apparaissait d’ailleurs sous les traits de Timothy Spall)–, que le scénario réussit paradoxalement à remettre son personnage sur son sacro-saint piédestal, le faisant apparaitre comme une incarnation du courage qui mena le peuple vers la victoire. Le politiquement correct finit toujours par reprendre le dessus !

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La finalité morale de cette relecture historique reste donc floue, mais la mise en scène semble se donner pour intention principale de nous montrer un homme hanté par sa mélancolie et esseulé, voire même dépassé par les évènements. L’originalité du traitement est donc moins à chercher dans l’écriture, qui accumule les maladresses (à commencer par une mauvaise contextualisation des dits-événements), que dans cette réalisation, qui n’en est pas moins maladroite. Derrière des atours illustratifs et très académiques, et d’autres lourdeurs –notamment musicales–, la façon avec laquelle Jonathan Teplitzky prend soin à isoler Brian Cox dans le cadre se révèle donc une certaine réussite formelle qu’il serait dommage de dénigrer puisqu’elle est la clef pour partager la dépression de son personnage. Toutefois, il parait rapidement évident que le réalisateur partage l’arrogance qu’il reproche pourtant à Churchill dans sa tendance à multiplier les effets de fondus ou de contre-jours dans une redondance qui devient vite futile et tape-à-l’œil. On en vient donc à regretter que les efforts de Brian Cox pour garantir une certaine authenticité à la figure historique majeure qu’il incarne soient ainsi mis au profit d’un film à l’esthétique pompeuse et, plus encore, d’un scénario qui ne parvient pas à trancher entre désamour dédaigneux et adoration patriotique à son égard.

Churchill : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=ltqAYCPRpu4

Churchill : Fiche technique

Réalisation : Jonathan Teplitzky
Scénario : Alex von Tunzelmann
Interprétation : Brian Cox (Churchill), Miranda Richardson (Clementine Churchill), John Slattery (Dwight Eisenhower), Ella Purnell (Helen), Julian Wadham (Bernard Montgomery), James Purefoy (le roi George VI), Richard Durden (Jan Smuts)…
Image : David Higgs
Décors : Chris Roope
Costumes : Bartholomew Cariss
Son : Stuart Bruce
Montage : Chris Gill
Musique : Lorne Balfe
Producteur(s) : Claudia Bluemhuber, Piers Tempest, Nick Taussig, Paul Van Carter
Distributeur : UGC Distribution
Genre : Biopic
Durée : 98 minutes
Date de sortie : 31 mai 2017
Royaume-Uni – 2017

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Festival

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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