Black Stone, un film de Gyeong-Tae Roth : Critique

Comme son titre l’indique, Black Stone est un film sombre et opaque. Et cette pierre souillée n’est-elle pas d’ailleurs cette Corée en proie à ses démons nationalistes et à son capitalisme sauvage?

Synopsis : pendant que ses parents adoptifs se tuent à la tâche dans une usine agro-alimentaire de Séoul, Shon Sun est contraint d’effectuer son service militaire. Mais, victime de mauvais traitements, il est obligé de fuir l’armée. De retour à Séoul, il s’aperçoit que ses parents ont disparu. Bien décidé à les retrouver, il entame alors tout un périple à travers la jungle polluée, d’où est originaire son père…

Une œuvre rare dans un monde qui s’effondre

Impossible de saisir le quatrième long-métrage de Gyeong-tae Roh de se pencher un minimum sur ses réalisations antérieures. D’abord pour comprendre qu’il s’agit, à proprement parler d’un « cinéaste de festival », à un point tel que sa distribution a pour condition sine qua none sa sélection en festival, ce qui avait justement fait défaut à son précédent, de fait invisible en France. Que Black Stone soit visible dans quelques (trop rares) salles n’est donc le fruit que de sa sélection au dernier Festival du film de Rotterdam. Mais, plus important encore : Le film poursuit une réflexion sur un grand nombre de thématiques récurrentes chez Roh, à savoir l’éclatement des cocons familiaux, la place des minorités dans une Corée extrêmement sectaire et surtout la pollution (le film est ainsi le dernier volet de ce qu’il a qualifié de « trilogie sur la pollution environnementale »). La minorité que le cinéaste place en victime des préjugés nationalistes ici est celle des « métis », puisque c’est ainsi qu’est qualifié le personnage de Shon, mais aussi ses parents immigrés, qui sont tous trois victimes d’une discrimination méprisante. C’est sur cet immonde constat que débute le film, reposant sur un naturalisme terriblement brutal.

Deux films en un, mais un ensemble parfaitement cohérent

Car le dispositif du réalisateur est de scinder son récit en deux : celui-ci est, dans un premier temps, ancré dans un matérialisme urbain filmé à grand coups de plans courts et peu dialogués (le réalisateur assume l’influence bressonnienne) nous faisant suivre le drame de deux générations de marginaux en proie à des humiliations quotidiennes. Le rythme créé par le montage alterné empêche alors de s’installer un misérabilisme qui aurait été d’un mauvais gout contre-productif. Violences sexuelles au cours d’un service militaire (obligatoire pour une durée de deux ans pour les Coréens… et un taux de suicide tout simplement inhumain) et  conditions de travail violentes et contraires aux règles d’hygiène sont ainsi le centre cette double narration. Le ton cru dans cette représentation sans concession de la société coréenne n’est pas sans rappeler la radicalité du cinéma de Kim Ki-duk, même si celui-ci ne s’était jamais permis de filmer de façon frontale une scène de sexe entre hommes comme l’a fait Roh dans son film. L’homosexualité est en effet un sujet terriblement tabou en Corée, classé parmi les pays les plus homophobes au monde, et où sa représentation sur grand écran est limitée à des scènes suggestives dans des films uniquement diffusés dans des festivals LGBT undergrounds (espérons que la romance lesbienne de Mademoiselle changera la donne !). Thématique plus interdite encore : la séropositivité. Que la scène de sexe soit, en l’occurrence, un viol (l’orientation sexuelle de Shon restera trouble) et que le Sida dont il sera ensuite atteint soit mis en parallèle avec cette autre contamination qu’est la marée noire laisse donc une image si relativement discutable de ces deux sujets, que l’on comprend alors que les distributeurs français n’aient pas désiré mettre le film en avant.

Après une rupture tout en douceur, le récit va peu à peu quitter cet univers citadin oppressant pour rejoindre un décor rural, qui malheureusement se révèle lui aussi être la victime de l’activité humaine et d’un capitalisme destructeur. Le cinéaste se réfère alors directement à la catastrophe des 10 500 tonnes de pétrole qui s’échouèrent sur les plages touristiques près de Daesan en 2007, détruisant tout un écosystème maritime, ornithologique et ostréicole. Le film va dès lors complétement se métamorphoser, d’abord grâce à sa mise en scène qui va désormais se composer de plans étirés, toutefois entrecoupés d’images de la forêt, apparaissant comme autant de rappels d’une pureté qu’il faudra ne pas oublier de respecter. La tonalité va également se muer d’un naturalisme cru en une imagerie poétique, multipliant les allégories de la quête intérieure de son héros (Shon, son père n’étant plus alors qu’un personnage secondaire) vers un repos bien mérité loin de ce qu’il vécut précédemment. Une paix difficile à trouver tant les décors sont souillés par ces ignobles amas de pétrole, dont l’oppression olfactive devient presque perceptible. C’est donc vers une certaine quête spirituelle qu’il va se tourner, faisant alors vaciller la dramaturgie dans une série de scènes oniriques qui, elles, renvoient automatiquement au cinéma d’Apichatpong Weerasethakul… les moyens en moins. C’est donc avec une stop-motion assez élémentaire mais non moins suggestive que ces scènes fantasmagoriques sont illustrées et apparaissent comme l’unique source d’optimisme dans ce long-métrage affreusement fataliste.

Difficile de rester insensible à ce film qui, en pointant du doigt les pires travers de son pays, fait de la résignation et du retour à une nature brute les seules alternatives pour se défaire d’une humanité corrompue. Beaucoup de maladresses sont à déplorer dans cette réalisation, mais paradoxalement elles ne font que renforcer la sincérité désenchantée du propos.

Black Stone : Bande-annonce (VOSTFR)

Black Stone : Fiche technique

Réalisation : Roh Gyeong-Tae
Scénario : Roh Gyeong-Tae
Interprétation : Tae-Hee Won
Musique : Olivier Alary
Producteur : Antonin Dedet
Sociétés de production : Neon Productions, Teddy Bear Films Company
Distributeurs : Outplay
Récompenses et Festival : Selection au Festival du Film de Rotterdam
Durée :  93 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 27 juillet 2016

Corée du Sud / France – 2015

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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