AKA : le gardien de la (nouvelle) galaxie

Qu’est-ce qu’on entend par « film Netflix » ? En général un déficit de production value, une écriture qui bégaye en monosyllabes, une mise en scène qui empile les cover shots mal étalonnés… Bref, du cinéma qui ne se soucie pas de se faire au rabais. Soit tout ce que n’est pas AKA, le nouveau film de l’action star maison Alban Lenoir, déterminé à ne pas laisser son Passion Project se diluer dans la fosse au contenu.

Vivre et laisser mûrir

Alban Lenoir le répète volontiers en interview : AKA fut un chantier de longue haleine. Entre l’idée et la présentation du film sur les petits écrans du monde entier, il s’est écoulé 15 ans. 15 ans durant lesquels le projet est passé par diverses phases avant de trouver asile chez la maison au N rouge. Du point de vue de l’industrie dans son ensemble, il s’agit sans doute d’un détail de production parmi d’autres. Mais dans le cadre d’une plateforme réputée pour sauter beaucoup trop d’étapes entre une ébauche de script et la mise en ligne d’un contenu pas fini, il s’agit d’un trait de caractère peu commun.

Le chromosome du long terme, c’est cette parcelle d’identité permettant à une œuvre d’être plus que son idée de départ. En l’occurrence, la volonté de Lenoir de se tailler un rôle sur-mesure « comme on en trouve pas en France », à la confluence de ses amours de jeunesse (Van Damme, Stallone, bref les années 80) et de ses passions d’adulte (Man on Fire, le cinéma coréen). Une recette alléchante a tôt fait de se terminer en liste d’ingrédients mal assortis si la préparation ne suit pas. Mais de toute évidence, le temps de développement a été mis à profit pour éviter qu’AKA ne ressemble à l’adaptation de la DVDthèque de son instigateur.

Ce n’est pas forcément une évidence acquise dès les premières images : la caméra s’impose plus qu’elle ne sert les enjeux dans une séquence d’ouverture qui met le spectateur à distance de la brutalité exposée. Des moments comme celui-là, il y en aura quelques-uns dans AKA. Le film de Morgan S. Dalibert se retrouve parfois rattrapé par le syndrome du premier film qui veut tout faire. On pense par exemple à cette embuscade dans un quartier résidentiel qui call-out des influences malgré elles trop conséquentes pour ne pas s’imposer au spectateur. Pas honteuse en soit, la scène ne fait cependant que rappeler que le réalisateur n’est pas (encore) le Michael Mann de Heat ni le Tony Scott de Man on Fire.

La fin de leur monde

Dommage et surtout pas nécessaire : AKA n’a absolument pas besoin de rappeler au public d’où il vient pour savoir où il va. Son Adam Franco (ce blaze !) de personnage principal n’est pas la variation hebdomadaire du black ops / bad ass qui se redécouvre une conscience, mais un personnage en trois dimensions qui gagne en relief avec un récit qui ne tourne pas qu’autour de lui.

Car c’est la force tout à fait inespérée du film : sa narration romanesque qui déjoue les attendus sans jamais lâcher la main des codes abordés. « On ne peut pas tout faire » : un film d’action soutenu et une intrigue aux interactions complexes, avec conserver l’efficacité de l’instant propre au genre avec le temps long des histoires qui se développent sur une autoroute à plusieurs voies. Dalibert et Lenoir, qui ont visiblement potassé leur sujet, rétorquent que si.

Le duo retrouve ainsi la dextérité des meilleurs polars coréens, qui savent ménager la chèvre et le chou sans donner l’impression de rentrer des ronds dans des carrés. Organique, en un mot, jusque dans des scènes d’actions pensées à l’écran et en dehors pour éviter l’écueil de la performance filmée. Ainsi le climax à rallonge, le jusqu’au boutisme de violence nécessaire pour faire exploser l’écosystème mortifère dépeint, plutôt que la démonstration de force sans relief ni reflet à la John Wick.

Et Alban Lenoir dans tout ça ? Force brute mais vulnérable, bloc de granit qui dissimule ses failles derrière ses cicatrices, l’acteur bouffe l’écran mais ne l’accapare pas. Soucieux de ne pas résumer le film à ses propres désirs de cinéma, Lenoir s’efface volontiers derrière les besoins de son récit gigogne. Il ne s’agit pas pour Adam Franco de prendre la place (relativement déserte) du film d’action francophone, mais de (re)trouver sa place dans le monde. Le genre de nuance qui se construit sur le long terme.

Bande-annonce : AKA

Fiche Technique : AKA

Réalisateur : Morgan S. Dalibert
Scénariste : Morgan S. Dalibert, Alban Lenoir
Avec Alban Lenoir, Eric Cantona, Thibault de Montalembert
28 avril 2023 sur Netflix / 2h 00min / Thriller, Action, Policier

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Guillaume Meral
Guillaume Meralhttps://www.lemagducine.fr/
"Titulaire d'un master en filmologie et actuellement en doctorat, Guillaume a déjà travaillé pour quelques médias avant de rejoindre l'équipe. Fan de James Cameron et George Miller, dévot de Michael Mann et Tsui Hark, groupie de John Woo et John Carpenter, il assure néanmoins conserver son objectivité critique en toutes circonstances, particulièrement pour les films qu'il n'aime pas (en gros: La Nouvelle-Vague, les Marvel et Denis Villeneuve). Il aime les phrases (trop) longues, la douceur sémantique de Booba et Kaaris, et le whisky sans coca"

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