Cézanne et Moi, un film de Danièle Thompson : Critique

En voulant sortir des sentiers battus et s’attaquer à un double biopic d’envergure, Danièle Thompson s’entoure de deux grands comédiens pour refaire vivre sous nos yeux un duo d’artistes de légende, le peintre Paul Cézanne et le romancier Emile Zola. Mais à force de trop mettre l’accent sur leur histoire d’amitié, la réalisatrice en néglige le contexte historique et noie le propos de départ sous une écriture niaise et des effets de mise en scène lourds qui amoindrissent l’impact de son long métrage, sans ampleur ni finalité. Le résultat n’est pas à la hauteur des attentes. 

Synopsis : Médan, 1888. Chez lui, le grand romancier Emile Zola s’apprête à recevoir la visite de son vieil ami, le peintre Paul Cézanne. Mais les deux hommes, qui se connaissent depuis l’enfance, entretiennent une relation chaotique et la publication du dernier ouvrage de Zola va raviver les rancœurs entre les deux artistes, jusqu’au point de non retour. 

Sur le papier, Cézanne et Moi avait tout pour plaire : un contexte historique et artistique charnière, un double portrait sur deux légendes du patrimoine français, une histoire d’amitié fusionnelle troublée par les affres de la création et des rivalités en tous genres, des paysages magnifiques… Pourtant, en dépit de tous ces ingrédients prometteurs, Danièle Thompson passe inexplicablement à côté de son sujet et nous livre une sorte de bluette désuète aux airs de bromance contrariée, qui souffre de surcroît d’un rythme lent et ennuyeux doublé d’effets visuels étrangement lourds. Décryptage.

Un montage maladroit

Le film affiche une construction scénaristique éclatée qui se retrouve maladroitement dans un montage laborieux, où s’enchaînent succinctement des épisodes de la vie quotidienne de Cézanne et Zola sans grande importance. Il aurait été intéressant de travailler en profondeur la relation ambiguë des deux hommes, en montrant que les tensions et les jalousies qui gangrènent progressivement leurs rapports proviennent de leur différence d’évolution. Tandis que Zola, parti de rien, connaît peu à peu une ascension fulgurante et se fait une place au sein des élites culturelles, Cézanne, quant à lui, stagne et décline douloureusement, sans que ses œuvres ne soient reconnues par le grand monde. La dialectique entre réussite et échec, arc narratif riche et pertinent, aurait pu servir de fil rouge à Danièle Thompson, qui ne l’exploite pas. A la place, elle fait le choix de nous montrer l’une des dernières rencontres entre le peintre et le romancier, en 1888, dans la maison de Zola, séquence qui s’étale sur 1h53, entrecoupée d’une enfilade de « flashbacks » chronologiques censés revenir sur les moments forts de la vie de chaque artiste. Résultat ? On se retrouve face à des scènes dignes d’un film de Barratier mélangées à du Pagnol, avec de faux airs de cinéma de papa. Où sont les enjeux ? Alors qu’on pensait voir un biopic sur deux monstres sacrés, on a droit à une chronique bon enfant et plate sur une amitié gentiment houleuse, dénuée de relief.

Des comédiens qui cabotinent

Autre souci majeur de Cézanne et Moi : l’interprétation. Alors que Guillaume Canet et Guillaume Gallienne, tous deux acteurs et réalisateurs, nous ont souvent habitués à des performances justes et convaincantes, ici, ils s’adonnent à un jeu de cabotinage à grand renfort de perruques et autres postiches (faux ventre et lunettes pour l’un, chapeau large et vêtements informes pour l’autre). Déguisés de manière presque ridicule, les comédiens livrent une performance qui paradoxalement n’est pas incarnée. Simples représentations des icônes auxquelles ils prêtent leurs traits, ils ne les font pas revivre sous nos yeux mais les singent. Ils font acte de présence sans jamais établir de réelle interaction entre eux, en dépit des nombreuses scènes parfois intenses et tendues qu’ils partagent. Sans connivence ni complicité, ils lancent leurs répliques comme s’ils se donnaient en spectacle, et ne parviennent pas à trouver le ton juste. Pour preuve, certaines tirades censées être assassines nous arrachent un rire gêné ! Passée la surprise de voir Canet et Gallienne dans des rôles de composition avec transformation physique à la clé, on s’aperçoit bien vite que ces artifices ne suffisent pas à masquer l’avarie des dialogues ni la bataille d’égo qui a dû se faire sentir entre les deux Guillaume.

Un propos inexistant 

Paris, XIXème siècle. Berceau d’un renouveau artistique, capitale culturelle bouillonnante peuplée de jeunes talents, et siège d’une forte agitation politique, la ville telle qu’elle est dépeinte dans Cézanne et Moi aurait pu s’imposer comme un personnage à part entière. Zola, Cézanne et tous leurs amis forment un cercle moderne, en quête d’absolu et avides de bousculer les carcans d’une société dans laquelle ils ne se reconnaissent plus. Parmi leurs proches, on croise furtivement Manet, Monet, Renoir, Morisot, Pissaro ou encore Maupassant, mais là encore, le scénario s’avère très carencé et la présence de tous ces artistes se limite à de la figuration ponctuée de name dropping. La contextualisation est laborieuse voire inexistante et les liens intrinsèques qui existaient à l’époque entre peinture et littérature ne sont pas montrés non plus. Enfin, les thèmes abordés, comme l’amitié, la rivalité amoureuse, les ambitions vs la réalité, le temps qui passe, les non-dits et les divergences d’opinions qui sabotent insidieusement une relation sur le long terme ne sont pas suffisamment creusés : les échanges entre Cézanne et Zola sont plats, mornes et bien trop écrits pour être vivants et spontanés. C’est un film qui pose, sans mouvement.

En conclusion, Cézanne et Moi sabote ses sujets et gâche sa matière d’origine pour un rendu faible digne d’un téléfilm, avec des couleurs criardes, un style ringard, un rythme lent qui s’essouffle et un tête à tête dénué d’enjeux pour aboutir à un film qui ennuie, avec une construction dramatique dont les atouts avoisinent le néant. 

Rencontre avec la réalisatrice Danièle Thompson et Guillaume Canet

Cézanne et Moi : Bande-annonce

Cézanne et Moi : Fiche technique

Réalisation : Danièle Thompson
Scénario : Danièle Thompson
Interprétation : Guillaume Gallienne (Paul Cézanne) ; Guillaume Canet (Emile Zola) ; Alice Pol (Alexandrine Zola) ; Déborah François (Hortense Fiquet) ; Sabine Azéma (Elisabeth Aubert) ; Laurent Stocker (Ambroise Vollard)
Décors : Michèle Abbé-Vannier
Costumes : Catherine Leterrier
Photographie : Jean-Marie Dreujou
Montage : Sylvie Landra
Musique : Eric Neveux
Producteur : Albert Koski
Société de production déléguée : G Films
Coproduction : G.Films / Pathé / Orange Studio / France 2 Cinema / U Media / Alter Films
Société de distribution : Pathé Distribution / Orange Studio Distribution
Langue originale : français
Format : 2.35
Genre : Biopic, drame
Durée : 113 minutes
Date de sortie : 21 septembre 2016

France-2016

 

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Marushka Odabackianhttps://www.lemagducine.fr/
Cinéphile depuis ma naissance, j'ai vu mon premier film dans les salles obscures à 2 ans, puis je suis tombée en amour devant "Forrest Gump" à 4 ans, avant d'avoir le coup de foudre pour Leo dans "Titanic" à 8 ans... Depuis, plus rien ne m'arrête. Fan absolue des acteurs, je les place au-dessus de tout, mais j'aime aussi le Septième Art pour tout ce qu'il nous offre de sublime : les paysages, les musiques, les émotions, les histoires, les ambiances, le rythme. Admiratrice invétérée de Dolan, Nolan, Kurzel, Jarmusch et Refn, j'adore découvrir le cinéma de tous les pays, ça me fait voyager. Collectionneuse compulsive, je garde précieusement tous mes tickets de ciné, j'ai presque 650 DVD, je nourris une obsession pour les T-Shirts de geeks, j'engrange les posters à ne plus savoir qu'en faire et j'ai même des citations de films gravées dans la peau. Plus moderne que classique dans mes références, j'ai parfois des avis douteux voire totalement fumeux, mais j'assume complètement. Enfin, je suis une puriste de la VO uniquement.

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