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Ma Nuit à Beyrouth de Mona El Yafi : transe jusqu’à l’identié

Chloé Margueritte Reporter LeMagduCiné

Avec Ma Nuit à Beyrouth, Mona El Yafi propose une pièce pour lutter contre l’absurdité administrative. Jouée au Safran (scène conventionnée) à Amiens début février, la création théâtrale poursuit son chemin avec plusieurs dates de représentations en 2026.

Ma Nuit à Beyrouth (dont l’action se situe en 2022 un an après l’explosion sur le port) se présente comme un écho, une suite logique au très puissant documentaire Diaries from Lebanon (qui se termine fin 2021 peu après l’explosion). Après la diffusion du film en 2024 au FIFAM, il paraît naturel de découvrir Ma Nuit à Beyrouth sur une scène conventionnée amiénoise. A la faveur d’un partenariat, ce même soir, dix-neuf slameurs et slameuses, amateurs ou confirmés, lisent des textes parlant d’identité, de déroute, de reconstruction, de familles et de corps. La représentation commence juste après par un corps qui se tient debout et une voix qui raconte son histoire. C’est ainsi que la pièce se décompose entre l’homme qui danse et qui attend et Aïda qui raconte. Une nuit, deux nuits, trois nuits, quatre nuits d’attente pour obtenir un ticket. Ticket qui permettra à l’homme libanais de récupérer un passeport, seul garant de son identité et de sa chance de rentrer travailler comme danseur en France. Sauf que dans un pays encore blessé par ses guerres et une ville ravagée un an plus tôt par l’explosion d’un hangar rempli de nitrate d’ammonium sur le port de Beyrouth, obtenir un passeport est une bataille du corps et de l’esprit.

Entre humour et chorégraphies, Mona El Yafi, qui interprète Aïda, raconte l’histoire de cet homme qui est aussi l’histoire d’un pays. Coupures d’électricité, augmentation des prix, pertes d’emploi, langue, tout est décrit ici d’un trait chantant, dansant mais aussi par une langue qui fait face à la réalité, qui se répète, qui accélère comme pour embrasser toutes les luttes et raconter un pays meurtri jusqu’à l’absurde. Au milieu de ce chaos, l’homme danse, d’abord discrètement pour éviter à son corps les stigmates d’une immobilité de plusieurs heures dans le noir d’une nuit blanche passée à attendre. Puis soudain de manière plus explosive quand danser avec une couverture de survie devient la représentation d’un rêve accompli : obtenir le ticket d’or… Un morceau de papier banal en vérité et un contraste cruel raconté lui aussi avec des mots justes, à l’essentiel.

Le texte s’ouvre par ces mots « entre le mur de béton surmonté de barbelé et les voitures qui filent vite sur la route qui monte vers la montagne, ils sont entre 150 et 200 » et cette phrase revient comme un leitmotiv qui structure le texte et l’espace scénique. En plus des corps, on trouve sur scène la simple représentation de ce mur de béton qui fera littéralement corps avec l’acteur-danseur et chorégraphe, Nadim Bahsoun. Tout le texte devient une complainte, une berceuse presque mais qui n’endort pas, qui au contraire nous réveille, nous fait entrer dans la danse. Les chorégraphies sont magnifiques de présence scénique, notamment celle où Nadim dialogue avec Aïda par le corps tout en dansant harnaché à deux pantins qui suivent ses mouvements, comme des corps anonymes croisés dans cette nuit libanaise interminable. La pièce se termine sur des mots en arabe traduits par les comédiens sur scène, comme un pont entre les cultures, entre les sonorités, une manière pour Aïda comme Mona El Yafi de reconnecter avec une identité par la langue.

Danser ici permet d’éviter l’immobilité, de sombrer dans la folie et de se laisser happer par l’absurdité, en l’épousant, en la transcendant, les deux comédiens se tiennent debout et refusent de rompre la solidarité, l’humanité qui unit ces deux cents corps qui chaque nuit attendent un ticket distribué aléatoirement. : « Tu es debout/ Tu tiens le passeport entre tes mains / Tu ne trembles plus ». A la fin de la pièce les deux personnages entament une dabké, danse traditionnelle notamment en Palestine, et invitent les spectateurs-complices à se joindre à eux dans une ritournelle aussi entêtante que revigorante, comme un point final bien nommé pour clore cette Nuit à Beyrouth.

* Le texte qui compose Ma Nuit à Beyrouth a été imprimé et édité par les éditions Les Bras nus 

Slam écrit et clamé par Chloé Margueritte lors de la représentation du 3/02/2026 au Safran (scène conventionnée, Amiens – 80)

Si tu veux danser avec moi
Transe jusqu’à l’aube
nuit
déviance
bruit
Restes de falafels sur nos doigts
Léchons les jusqu’à l’os

Si tu veux hurler avec moi
Vomir une même violence
de Beyrouth à Paris
Explosion sur le port
Déflagrations dans mon corps

Si tu veux glisser tes bras
entre mes bras
Soyons ivres de danse
Laisse moi choisir
Un nouveau rythme
Sortir des griffes de ma nuit à Paris

Briser le mur du silence

Nuit à Paris
Dire forcément oui
Corps qui fuit

Nuit à Beyrouth
Nitrate et black out
Corps en déroute

Si tu veux danser avec moi
Corps à corps en cadence
Dans nos oreilles,
C’est Barbara ou c’est Fairouz
Ensemble calés sur la bonne fréquence

Nuit
confiance
chaleur humaine
Signer la trêve et retrouver l’envie
Maintenant, c’est moi qui choisis

Fiche technique : Ma Nuit à Beyrouth

Compagnie Diptyque
Texte et Mise en scène : Mona El Yafi
Chorégraphie : Nadim Bahsoun
Interprétation : Nadim Bahsoun, Mona El Yafi
Création sonore : Najib El Yafi
Création lumière et régie : Alice Nédélec, Océane Farnoux
Costumes : Gwladys Duthil
Prix lycéen du festival Impatience 2025
 
En tournée en 2026 
Le 23 janvier 2026 à 14h30 et 20h au Vivat à Armentières
Le 3 février 2026 à 19h30 au Safran à Amiens
Le 13 février 2026 à 19h au Centre Culturel Houdremont de La Courneuve
Le 8 avril 2026 à 20h30 Scènes d’Abbeville
Le 5 mai 2026 à 14h et 20h à L’Oiseau Mouche de Roubaix
Le 22 mai 2025 à 14h30 et 20h30 au Centre Culturel François Mitterrand à Tergnier
Le 13 au 19 juin 2026 deux représentations au Festival Dol’En Scène à Dolisie  (République du Congo)

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Reporter LeMagduCiné