« Regards » : le nôtre, empêché ou intérieur, et celui des autres

Avec Regards, publié aux éditions Glénat, J. Personne échafaude une œuvre singulière, d’une grande audace graphique, et qui, à travers le destin de Luc, jeune aspirant réalisateur, brutalement plongé dans l’obscurité après un accident de voiture, propose une réflexion autour de la cécité. Ce roman graphique interroge la résilience humaine, les limites de nos ambitions et notre rapport à la société lorsqu’elle se détourne ou s’apitoie.

Luc voit son avenir basculer alors même qu’il vient de remporter un prix prestigieux pour un court-métrage dans lequel il a placé beaucoup d’espoir. Cet accident soudain coupe court à son ascension, mais pas immédiatement à son optimisme. Profondément attachant, le jeune homme se persuade rapidement qu’il ne s’agit là que d’un état provisoire, une parenthèse douloureuse qu’il pourra vite refermer grâce à une volonté inébranlable. Pourtant, il comprend, chemin faisant, que cet état pourrait persister et mettre en échec ses projets professionnels, tués dans l’oeuf.

L’auteur, lui-même ancien orthoptiste, exploite avec justesse son expérience professionnelle pour livrer un récit authentique et très sensoriel. La cécité de Luc est en effet rendue palpable à travers une esthétique graphique travaillée : partiellement plongées dans un noir profond, les pages laissent toutefois apparaître des silhouettes aux contours flous et des impressions visuelles fugitives, renforcées à mesure que Luc affine ses autres sens. Le procédé permet notamment au lecteur de ressentir intimement les étapes d’adaptation à la perte de la vue. Luc est diminué, et nous adoptons son point de vue tout au long du récit.

La force narrative de Regards tient autant à la complexité psychologique de Luc qu’à la richesse de ses interactions avec un entourage bouleversé par son handicap. Les moments d’espoir alternent avec la brutalité du quotidien : démarches administratives éprouvantes, rendez-vous médicaux incessants, rééducation difficile à obtenir mais aussi longue et douloureuse. Luc oscille constamment entre désespoir et combativité, solitude et nouvelles rencontres amicales ou sentimentales, notamment au sein du centre de réadaptation. Mais si le mot regards est porté au pluriel dans le titre, c’est aussi parce que Luc sent que celui des autres change à son égard : on s’apitoie, on est gêné par sa présence, on ne sait comment se comporter en présence de l’ancien apprenti cinéaste qui électrisait les soirées…

Particulièrement remarquables sont les passages dans lesquels Luc construit mentalement l’apparence des personnes autour de lui en fonction d’indices sensoriels comme l’odeur, la voix ou le prénom. J. Personne offre ainsi des moments à la fois humoristiques et tendres, évitant le piège du pathos pour préférer l’humanité pure et la légèreté salvatrice. Le personnage de Martine, assistante sociale initialement perçue comme une figure austère, évolue ainsi dans l’esprit du héros, symbolisant le processus même d’acceptation et d’ouverture à la différence.

Avec Regards, J. Personne réussit le pari risqué de traiter visuellement de la cécité tout en offrant une réflexion sensible sur une condition humaine diminuée. Ni Luc ni le lecteur ne sortiront indemnes de cette plongée dans l’obscurité, mais chacun en ressortira sans doute grandi, avec un regard renouvelé sur la vie et ses possibilités infinies de se réinventer.

Regards, J. Personne
Glénat, mars 2025, 192 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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