« Les Fables du Roi des Aulnes » : de caractère et de renoncement

Dans une forêt mythique, lieu d’un monde fantasy, Juni Ba compose un récit fragmenté autour de deux figures rivales, Goupil et le Roi des Aulnes. Un livre de fables dense, formellement ambitieux, qui interroge la solitude, la trahison et la fabrication des récits.

Juni Ba pense la forêt de Mynislyvix comme un arbre : chaque page est une brindille, chaque histoire une branche, toutes reliées à un même tronc. C’est à partir de cette métaphore organique que s’élabore Les Fables du Roi des Aulnes, ouvrage hybride qui tient à la fois du conte, du puzzle et du roman graphique.

Au centre : deux figures qui semblent se répondre depuis la nuit des temps. Goupil, renard rusé qui a trompé la mort, et le Roi des Aulnes, entité solitaire, marchand d’âmes, parfois nommé le Sauvage ou l’Ennemi. Leur rivalité irrigue l’ensemble du livre. Elle sert de fil conducteur à une succession de récits autonomes – certains très courts, d’autres plus amples – qui, peu à peu, forment une histoire plus vaste.

Juni Ba déconstruit volontairement les rôles traditionnels de la fable. Le héros se révèle ambigu, l’antagoniste moins monolithique qu’attendu. Les personnages évoluent dans une zone grise, marquée par le deuil, l’incommunicabilité, la manipulation et le passage du temps. Rien n’est jamais entièrement coulé dans le marbre : les engeances changent, les points de vue glissent et même les motivations, révélées par bribes, restent souvent partiellement opaques.

La première branche donne le ton. Une fille marginalisée par son village libère Goupil d’un piège. Le geste, simple en apparence, enclenche une série de conséquences insoupçonnée. La générosité dérange le renard, qui y voit moins un acte gratuit qu’une opportunité.

Les Fables du Roi des Aulnes procède par strates. Les épisodes font des allers-retours chronologiques et convoquent une galerie de personnages secondaires (ours, sorcière, enfants perdus, villageois) qui enrichissent progressivement le monde de Mynislyvix. L’écueil de l’accumulation est évité grâce à une architecture bien pensée : chaque fragment narratif en éclaire un autre, et le lecteur est invité à recomposer lui-même la logique d’ensemble – ce pour quoi une seconde lecture est recommandable.

Le travail graphique n’est pas non plus sans variation : pages uniques, vignettes éparses, séquences à lire horizontalement ou verticalement, passages en couleur puis en noir et blanc. Certaines fables obligent à tourner l’ouvrage. Ces choix influencent directement le rythme et contribuent à la singularité de l’ouvrage. Le lettrage, assuré par Aditya Bidikar, joue par ailleurs un rôle central. Il participe à un climat d’ensemble, loin de l’accompagnement purement fonctionnel.

Accessible dès l’adolescence, l’ouvrage ne simplifie pas ses enjeux. Il aborde frontalement la solitude, la trahison, le poids des héritages et la difficulté à communiquer. Le tout sans surcharge explicative, laissant une large place à l’interprétation.

Publié chez Bayard, dans la collection Bande d’ados, ce roman graphique confirme le goût de Juni Ba pour l’expérimentation, déjà visible dans ses opus précédents. Ici, il pousse plus loin encore la logique de variation graphique et de narration éclatée, tout en conservant une forte cohérence d’ensemble. Une solide réussite.

Les Fables du Roi des Aulnes, Juni Ba et Aditya Bidikar
Bayard, janvier 2026, 184 pages

Note des lecteurs0 Note
4

Festival

FIFAM 2026 : la programmation et l’affiche se dévoilent

Mercredi 8 juillet, le Fifam a dévoilé son affiche et les grandes lignes de sa programmation. L’occasion également pour le nouveau directeur artistique, Dominique Olier, de s’exprimer sur les orientations du festival à venir. À l’issue de cette présentation au Ciné St-Leu, les spectateurs ont découvert en avant-première le film de Louis Clichy, Le Corset. Le long-métrage d’animation annonce l’entrée, dans la sélection officielle, d’une section dédiée au cinéma d’animation. Un très beau film habité par l’enfance, le monde agricole et la musique. Le festival se déroulera du 13 au 21 novembre 2026, dans les salles du Ciné St-Leu et de la Maison de la Culture d’Amiens !

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Newsletter

À ne pas manquer

Fjord : La Grande Fureur des bien-pensants

"Fjord", Palme d'or 2026 de Christian Mungiu, suit une famille roumano-norvégienne accusée par les services sociaux d'un pays scandinave, entre conservatisme religieux et progressisme libéral. Un film ambigu et intelligent, mais un peu trop scolaire et démonstratif, qui questionne nos préjugés.

« Insidious : l’invasion du Lointain » ne réveillera pas notre intérêt pour la saga…

Entre un scénario prévisible, des incohérences avec le canon établi et des excursions dans le Lointain sans ambition visuelle, ce sixième épisode déçoit malgré quelques bonnes idées.

Mutiny : castagne en haute mer

Jason Statham traque ceux qui l'ont piégé à bord d'un cargo hostile, dans ce thriller de Jean-François Richet. La mécanique de "Mutiny" est bien huilée par endroits, notamment lors du combat final, mais le récit patine et le huis clos promis ne se referme jamais vraiment sur son héros.

Sanjuro (1962), d’Akira Kurosawa : « Le meilleur sabre est celui qui reste dans son fourreau »

Réclamée par la Toho, la suite du "Garde du corps" (1962) mise en scène par Kurosawa réussit l’exploit de s’inscrire dans une continuité thématique tout en adoptant une tonalité qui en est le contrepied, troquant le cynisme et la violence du premier pour l’humour et l’observation qui évite de verser le sang. Porté par un Toshiro Mifune parfait dans la reprise de son rôle de ronin fruste, "Sanjuro" est un sommet de l’art de la mise en scène du maître nippon : concis, limpide, intelligent, esthétique, drôle, un brin provocateur. En un mot : jubilatoire.

Wake in Fright : les sirènes de la Yabba

"Wake in Fright" a électrisé Cannes en 1971, disparu pendant 40 ans, puis ressurgi comme le mythe fondateur du cinéma australien. Un instituteur s'enlise dans une ville minière où l'hospitalité se boit comme une sommation. 55 ans après, sa brutalité n'a rien perdu de son mordant.
Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

« Post Mortem » : ce que les morts ont à dire

"Post Mortem" réunit le médecin légiste belge Philippe Boxho et le dessinateur Pierre Alary dans une bande dessinée documentaire qui s'emploie à vulgariser un métier sur lequel circulent bon nombre de fantasmes. Le résultat est une œuvre à part, traversée par l'idée que la mort ne constitue pas tout à fait une fin.

« Les 4 Reliques du rock’n’roll » : les Zumbies remettent le rock sur pied

Dans un monde post-apocalyptique qui ne tourne déjà plus très rond, quatre rockeurs morts-vivants doivent réunir les reliques sacrées du rock’n’roll. Arnaud Le Gouëfflec et Julien Solé signent un road-trip furieux et absurdement réjouissant.

« La Désinformation » : comprendre pour mieux combattre

Entre montée des populismes, guerres hybrides, défiance envers les institutions et avènement des réseaux sociaux, la désinformation est devenue l'un des grands enjeux démocratiques de notre époque. Avec "La Désinformation", Grégoire Darcy propose une synthèse ambitieuse des connaissances scientifiques sur le sujet.