« Le Contrat Corneille-Molière » : la passion des planches

Le théâtre naît souvent d’un malentendu. Entre les mots qu’on écrit et ceux qu’on dit, entre l’auteur et le comédien, entre le génie solitaire et la troupe affirmée. C’est dans cet interstice – à la fois fertile et orageux – que Lukino installe son roman graphique, Le Contrat Corneille-Molière (Les Impressions nouvelles), un récit vif, intelligent, parfois cruel, traitant d’une association improbable, constituée d’ambitions, de désirs et d’arrière-pensées.

Nous sommes en mai 1658. Après des années d’errance provinciale, Molière plante ses tréteaux à Rouen, cherchant un second souffle. Il a perdu son protecteur et mécène, le prince de Conti, devenu dévot. Paris lui résiste encore mais l’attire irrésistiblement. Ce qu’il lui faut, pour s’imposer, c’est un texte fort, une pièce qui claquerait comme un manifeste. Or, à Rouen, vit un certain Pierre Corneille, dramaturge en retraite anticipée, vieillissant et désabusé, dont la Pertharite (1652) a laissé un goût d’échec et d’inachevé. Il n’écrit plus, ou seulement pour lui, ruminant des traductions de Sénèque et veillant à la survie d’une famille nombreuse.

De là naît une idée – ou plutôt une opération – que Lukino met en scène comme un subtil ballet de manipulations, de séduction et de marchandage. Ce « contrat » qui donne son titre au livre n’a jamais existé, juridiquement parlant. Mais tout dans sa narration le rend plausible : les alliances de circonstance, les jeux de pouvoir, les coulisses du théâtre transformées en coulisses de la négociation. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que Lukino excelle à donner chair à cette époque et ces événements. Les dialogues ont une énergie contemporaine sans être irrévérencieux. Les scènes se succèdent comme des tableaux vivants, où la ruse le dispute à la sensualité, et où les ambitions artistiques se heurtent à la nécessité brutale de gagner sa vie.

Molière n’est pas encore le grand homme canonisé par l’histoire littéraire : il doute, il joue – au sens plein du terme. Face à lui, Corneille est un homme blessé, que l’époque oublie trop vite, et qui se sait en sursis. L’un a besoin d’un nom, l’autre d’un dernier souffle d’orgueil. Et entre les deux, la troupe : Catherine de Brie et Marquise du Parc, actrices flamboyantes, aussi douées que conscientes de leur valeur – et de l’usage qu’on peut faire de leur charme pour amadouer le maître rouennais. Le sexe, ici, se fait langage implicite des rapports de force. Ce sont les corps qui convainquent, parfois plus que les arguments. Ce sont les regards, les invitations voilées qui déplacent les lignes.

Lukino construit son roman graphique comme une comédie dramatique. Derrière la légèreté apparente, on sent poindre des enjeux impérieux : sur la création partagée, les conditions matérielles du théâtre et même la question – toujours actuelle – du droit d’auteur. Car Corneille, dans ce récit, incarne aussi un homme ulcéré d’avoir été plagié, pillé, recopié sans scrupules. Cette question n’est abordée qu’en surface, mais elle dit cependant beaucoup de l’auteur français et de sa vision des arts.

Le Contrat Corneille-Molière ne prétend pas réécrire l’histoire, mais il en explore habilement les angles morts. Lukino s’autorise à inventer pour mieux questionner, à romancer pour mieux cerner la vérité humaine derrière les figures de marbre. L’album fonctionne aussi comme un miroir inversé de la comédie classique : on y retrouve les types (le vieux maître, le jeune ambitieux, la belle intrigante), mais dans une trame où rien n’est jamais tout à fait comique ni tout à fait tragique.

La plume est précise, acérée, sans fioritures inutiles. Un roman graphique qui séduira autant les amateurs d’histoire littéraire que les lecteurs de récits politiques déguisés, où tout est vrai… même ce qui est inventé.

Le Contrat Corneille-Molière, Lukino
Les Impressions nouvelles, 22 août 2025, 160 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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