« Je représente l’homme que tu as toujours rêvé d’être : fort, autoritaire, grossier et violent. » La réplique claque comme une gifle. Elle condense à elle seule l’essence du mythe de Stevenson, revisité par Marco Cannavò et magnifié par le style charbonneux de Corrado Roi. Car dans cette nouvelle adaptation consacrée aux monstres gothiques (après Dracula et Frankenstein), ce n’est pas seulement le duel intérieur de Jekyll et Hyde qui se joue, mais une plongée vertigineuse dans l’opacité des désirs humains.
Nous sommes à Londres, en 1896. Edward Hyde se charge d’exécuter clandestinement les instructions laissées par le respectable docteur Jekyll. Cette scène se répète d’ailleurs comme un rituel : trouver une proie, appliquer les directives, puis consigner les actes de la nuit sur un bout de papier que le médecin lira le lendemain matin. Le double monstrueux agit, l’homme de bien observe – et consent. « J’ai jeté toute la fiole de sérum. M. Hyde ne reviendra plus jamais terroriser la nuit londonienne, et rien ne me fera changer d’avis. Rien !« , jurera bientôt le docteur, tout en sachant qu’il ment, et d’abord à lui-même.
Marco Cannavò choisit de pousser le jeu du miroir encore plus loin : à côté du binôme infernal surgit Amelia Dyer, artiste fascinée par la mort, elle aussi hantée par ses propres abîmes. Sa présence déstabilise Hyde, brouille les repères, densifie le récit. On n’est plus dans la stricte transposition du texte originel mais dans une extension de l’univers, où l’exploration des perversions et des contradictions prend un relief nouveau.
Le souffle de cette adaptation tient autant à l’écriture qu’à l’image. Corrado Roi livre des planches d’une intensité rare : un noir et blanc nerveux, charbonné, griffé de fusain, où les silhouettes semblent surgir d’un cauchemar expressionniste. Gros plans sur les yeux dilatés, sur les couteaux brandis, sur les chairs exposées : le découpage épouse les obsessions des personnages. Le lecteur est pris dans un clair-obscur oppressant, où les contrastes violents rappellent à la fois Goya et les premiers films de Murnau. On entend presque craquer le fusain sur le papier.
Ce style graphique sert admirablement le propos : montrer que le vernis social, aussi impeccable soit-il – « Je suis un citoyen respecté, ma réputation est sans tache ! Je vais à la messe deux fois par semaine… » – dissimule toujours une pulsion prête à jaillir. Corrado Roi traduit visuellement cette fracture : les visages se disloquent, les ombres avalent les contours, l’espace urbain se fait labyrinthe.
Au-delà de la fascination morbide, ce Jekyll & Hyde sonde la duplicité humaine, jamais aussi actuelle. Marco Cannavò et Corrado Roi ne se contentent pas d’illustrer les écrits de Stevenson : ils les prolongent, les élargissent, et parfois les assombrissent. Et si cette œuvre reste fidèle au mythe universel du bien et du mal, elle s’autorise à en explorer les marges, à faire de Hyde non seulement un monstre, mais le miroir sans fard d’une société victorienne – et peut-être de la nôtre. Une adaptation crépusculaire, hypnotique, qui redonne au classique une chair neuve et une inquiétante puissance.
Jekyll & Hyde, Marco Cannavò et Corrado Roi
Glénat, août 2025, 112 pages





