Retour sur plusieurs sorties récentes. Au programme : Conan le Cimmérien, Les 5 Terres : Tomber vraiment,Dans le magasin des mamans j’aurais choisi toi et Lord Gravestone : L’Empereur des Cendres.
Conan le Cimmérien : Le Maraudeur noir. Les éditions Glénat publient Conan le Cimmérien, de Jean-Luc Masbou, auteur et dessinateur notamment connu pour son travail sur l’excellente série De cape et de crocs. Ici, le postulat est tout autre, puisque des puissances rivales se disputent, avec duplicité, un trésor tombé aux oubliettes et sis dans une grotte perdue, entourée d’une brume mortelle, sur une île particulièrement hostile. C’est sur le territoire sauvage des Pictes que Zarono et ses hommes se sont en effet établis après le naufrage de leur navire. Ils voient cependant débarquer tour à tour le bateau pirate des Barachans, puis le pavillon des Zingaréens, tous deux à la recherche d’un butin dont la découverte passera par… Conan, combattant sanguinaire et apparemment increvable. Les alliances de circonstance et leurs retournements, les faux-semblants et vraies trahisons dicteront les événements de ce volume particulièrement dense. Car au-delà de sa choralité et de sa peinture de la cupidité humaine, Jean-Luc Masbou met en scène un comte avide de pouvoir et sa nièce marchandée comme du bétail, mais aussi un démon vengeur nappé de mystère. Faisant alterner les séquences d’action (dont l’ouverture) et d’exposition (les longues séquences dialoguées), ne refusant ni la violence ni la magie noire, Conan le Cimmérien : Le Maraudeur noir constitue un très bel album (au sens propre comme au figuré), qui se clôture en outre par un important dossier informatif.
Conan le Cimmérien, Jean-Luc Masbou Glénat, août 2023, 72 pages
Les 5 Terres : Tomber vraiment. Nous voilà à nouveau immergés dans un univers où chaque protagoniste est porteur d’une histoire propre, qui le définit et conditionne ses actes. Alissa continue d’osciller entre ambition, vengeance et quête de légitimité, tandis que les tribulations de la princesse Keona initient une nouvelle impulsion à Lys. La ronde et la multiplicité des enjeux autour des personnages renferme une richesse indéniable. « Tomber vraiment » semble prendre le pouvoir et la culpabilité pour carburant et se repaît des dilemmes moraux auxquels chaque protagoniste est confronté. Qu’il s’agisse de sauver un être cher, de défendre son clan ou de démystifier un crime, les ressorts cognitifs et éthiques vont bon train. Introspectif, moins rythmé et plus prolixe que les épisodes précédents, mais toujours d’une précision chirurgicale et d’une grande beauté formelle, ce onzième tome de la série Les 5 Terres confirme l’allant et l’excellence de cette saga épique et chorale, aux nombreux points communs avec Game of Thrones. On attend désormais la conclusion du second cycle avec l’impatience habituellement réservée aux grands maîtres.
Les 5 Terres : Tomber vraiment, Lewelyn et Jérôme Lereculey Delcourt, août 2023, 56 pages
Dans le magasin des mamans j’aurais choisi toi. Le trait rond, les planches colorées, Mathou explore les relations filiales dans un album ancré dans le quotidien et débordant de bon sens. Chaque parent a l’occasion de l’expérimenter à sa propre échelle : la vie est parfois harassante, souvent chronophage et il n’est pas rare de voir la culpabilité poindre lorsque nos enfants ne font pas l’objet de toute l’attention qu’ils mériteraient. Autrice du Joyeux Journal, Mathou ne cherche pas à taire les imperfections parentales mais plutôt à les relativiser, à nous apprendre à les accepter et même, pourquoi pas, à en tirer bénéfice. Ainsi, sous son regard poétique, la garderie de l’école devient une occasion à saisir pour devenir le chouchou de la prof, cuisiner régulièrement des pâtes constitue un entraînement formateur dans l’optique d’ouvrir un restaurant italien et la fatigue ou le manque de temps sont intégrés de manière ludique par les enfants. Le message sous-jacent est clair (et salutaire) : aucune situation n’est idéale, mais cela ne signifie pas pour autant qu’il faille la dramatiser. Les enfants sont résilients, pleins de ressources et l’essentiel pour eux consiste à être aimé. C’est à chaque famille de trouver son équilibre et de s’y épanouir au mieux.
Dans le magasin des mamans j’aurais choisi toi, Mathou Robert Laffont jeunesse, septembre 2023, 40 pages
Lord Gravestone : L’Empereur des Cendres.« Je m’en veux chaque jour de t’avoir infligé cette épreuve. » Quand John s’adresse en ces termes à Mary, il traduit tous les enjeux de ce troisième tome. Camilla a pris la fuite, gravement blessée, et portant l’enfant de John. Mais Mary, à qui il est promis, se tient à ses côtés, encaisse toutes les révélations sur son passé et sa véritable nature, et projette même la possibilité de fonder une famille élargie à cet enfant hybride né d’une autre mère. La relation sincère mais contrariée qui unit les deux protagonistes forme l’essentiel d’un récit qui, dans son dernier tiers, voit les plans de Basileus se concrétiser. Toujours aussi belle sur le plan graphique, la série poursuit sa route avec succès. « L’Empereur des cendres » permet à Jérôme Le Gris et Nicolas Siner d’éclairer plus avant l’histoire familiale de John Gravestone, d’organiser une explication entre lui et son oncle, mais aussi d’expliciter le point de vue de Basileus sur les hommes (« Leur folie incurable détruira ce monde si nous les laissons faire ») et d’enfoncer un ultime clou au cercueil d’un triangle amoureux où les sentiments se piquent de fantastique.
Lord Gravestone : L’Empereur des Cendres, Jérôme Le Gris et Nicolas Siner Glénat, septembre 2023, 64 pages
Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.
Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.
Avec "Club Kid", son premier long-métrage, Jordan Firstman signe une comédie touchante et pétillante, ancrée dans l'effervescence des nuits gays new-yorkaises. Il y campe un père dévasté qui doit apprendre à se reconstruire lorsqu'un fils dont il ignorait l'existence débarque soudainement dans sa vie. Un film lumineux et généreux, qui célèbre avec tendresse le sens des liens humains et la capacité de chacun à se réinventer.
Au contraire des films Hollywoodiens qui nous ont habitués à un bodybuilding viril souvent très macho, "Test" offre une plongée sensible au cœur du culturisme et ose briser les tabous. En s'inspirant de sa propre expérience, Brock Yurich incarne un athlète mal dans sa peau en quête d'affirmation. Un récit à fleur de muscles prodigieusement mis en scène.
Après l’échec relatif des "Cyclades", Marc Fitoussi retrouve une inspiration remarquable avec "Ni vue, ni connue", une comédie à la fois drôle, caustique et sensible. En confiant à Isabelle Huppert le rôle d’une figurante obstinée rêvant de décrocher enfin un véritable rôle, le réalisateur signe un contre-emploi aussi audacieux que pertinent. À travers le parcours semé d’humiliations de Corinne Maclou, le film explore avec finesse l’invisibilité de ceux qui peuplent les marges du spectacle. Entourée de comédiens et réalisateurs jouant leur propre rôle, la figurante tente inlassablement de se faire une place dans un univers dominé par les rapports de pouvoir et les réseaux. Si le scénario se montre parfois prévisible, ce défaut est largement compensé par la qualité des dialogues, l’acuité du regard porté sur le milieu artistique et l’autodérision permanente d’Isabelle Huppert. Marc Fitoussi brosse ainsi un portrait aussi drôle que cruel de la condition de figurant, sans jamais perdre de vue l’humanité de son personnage. Une excellente comédie qui conjugue intelligence, émotion et mordant.
Du jazz, des joints, des meurtres et des bigots en roue libre : Reefer Madness transforme la propagande antidrogue en comédie musicale complètement perchée. La prohibition n’a jamais été aussi funky !
"Petite Casbah" suit quatre enfants sur les toits d'Alger en 1955. Khadidja, Lyes, Philippe et Ahmed enquêtent pour faire libérer Malek, injustement emprisonné. Une aventure animée et fraternelle, entre jeu de piste et conte, qui raconte la guerre d'Algérie à hauteur d'enfant.
Aaron Sorkin repasse derrière la caméra pour raconter les "Facebook Files", la lanceuse d'alerte Frances Haugen et un Mark Zuckerberg glaçant joué par Jeremy Strong. Un film-dossier dynamique et limpide, à la mise en scène sage, qui interroge notre rapport aux réseaux sociaux et à la vérité.
Dans un Hollywood asphyxié par l'absence de prise de risques et l'uniformisation, quel bonheur de pouvoir compter sur une oeuvre telle que "Digger", qui, si elle n'évite pas certains écueils, se révèle être de la trempe de ces films qui osent, qui bousculent, sans ménager le spectacle et le dépaysement attendu de ce genre de productions. Une œuvre qui va diviser, mais qui a le mérite d’exister. Rien que pour cela, l'effort mérite d'être salué.
Co-rédacteur en chef.
Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray
Rédacteur Cinéma & Séries télévisées.
Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).
Avec "Lee Horn : Le Fantôme de Wounded Knee", Philippe Thirault et Gilles Mezzomo font courir une même violence de l’Ouest américain aux Philippines, avant de la ramener dans les rues de New York. Derrière les habits du western et le moteur assez classique de la vengeance, leur album sonde surtout le destin de Lee Horn, un homme successivement adopté, déplacé, enrôlé, amoureux et endeuillé, qui aura passé sa vie à chercher une place dans des mondes qui ne savaient que faire de lui.
Dans "Post Mortem", Zoé voulait seulement tricher à un contrôle d’histoire. En invoquant quelques grands noms du passé, elle a surtout ouvert la porte à une bande de fantômes envahissants. Et à une succession de gags qui vise d’abord les jeunes lecteurs.
Dans "Foucault disparaît", Paul Auer et Benoît Schupp ne résument pas l'œuvre du sociologue et philosophe français : ils racontent un homme happé par les livres autant que par les luttes de son temps. À l’occasion du centenaire de sa naissance, ce roman graphique fait du mouvement intellectuel, politique et physique (la Tunisie, par exemple) le fil rouge d’un portrait nécessairement partiel.