« Algues vertes » : un tueur protégé par l’industrie, le tourisme et la politique locale

Parue aux éditions Delcourt, la bande dessinée Algues vertes, l’histoire interdite condense des années d’enquête en quelque 160 pages mémorables. La journaliste Inès Léraud et le dessinateur Pierre Van Hove remontent au plan Marshall et au remembrement pour expliquer comment les ulves sont devenues l’un des tueurs les mieux protégés de France…

Chaque année, les plages bretonnes sont délestées de leurs algues vertes. Une opération qui coûte près d’un million d’euros aux collectivités locales et à l’État. Dans les endroits inaccessibles, les ulves s’amassent et finissent par constituer un danger mortel. En septembre 2016, le corps d’un joggeur est retrouvé dans l’estuaire de Gouessant, entre Hillion et Morieux. Le surlendemain du drame, des militants écologistes explorent les lieux munis d’un détecteur d’hydrogène sulfuré : 380 ppm, ce qui peut mener, dans certaines circonstances, à un coma convulsif entraînant la mort. Le H2S peut en effet avoir des conséquences comparables au cyanure. Depuis la fin des années 1980, au moins quarante animaux et trois hommes sont décédés des suites d’une exposition à haute dose. La transformation des exploitations agricoles bretonnes, dans une logique productiviste, le remembrement, l’accumulation des engrais et des déjections animales ont conduit ces dernières décennies à une hausse du taux d’azote dans les sols, menant au ruissellement de nitrates vers les rivières, puis les mers. Or, les nitrates constituent un puissant fertilisant pour les plantes… et les algues.

Crédits : Delcourt.
Extrait de la bande dessinée « Algues vertes », visible sur le site de l’éditeur.

C’est précisément ici que l’enquête de longue haleine conduite par la journaliste Inès Léraud prend ses atours les plus sulfureux. Dans Algues vertes, l’histoire interdite, on se heurte aux pressions des lobbies, à l’aveuglement des comités de tourisme, à la lenteur des procédures judiciaires, à l’hypocrisie et au manque de courage des élus locaux… Prenez la DDASS : elle réalise des études sur le terrain, récolte des données alarmantes, mais passe le tout sous silence. Prenez la préfecture : elle ordonne des autopsies, mais ne dévoile pas leurs conclusions. Prenez l’affaire Thierry Morfoisse : un travailleur est victime des ulves qu’il récoltait pour la société Nicol, une filiale de Bouygues ; son employeur n’a en fait jamais procédé à aucun contrôle de sécurité, tant et si bien que ses salariés travaillent sans masque ni gants ; un collègue revient sur des déclarations interpellantes par crainte de perdre son emploi… Prenez « les paysans de Citroën » : ils paient d’abord les frais d’un remembrement à marche forcée, puis sont très opportunément recrutés dans les usines d’assemblage automobile, alors désireuses de main-d’œuvre. Prenez le rapport de l’ISTPM daté de… 1977 : il conclut à une pollution du littoral breton causée par les phosphates et les nitrates issus de l’agriculture, un fait qui sera ensuite systématiquement démenti par les opérations de communication des industriels… et de leurs affidés.

Car l’agroalimentaire, en Bretagne, est un réseau aux ramifications étroites et complexes. À coups de témoignages rapportés, de documents judiciaires, journalistiques ou sanitaires, Inès Léraud évente une réalité peu reluisante, où tout s’enchevêtre jusqu’à se confondre. Président du Conseil régional de Bretagne, Jean-Yves Le Drian entretient des liens ténus avec toute une série de groupes d’intérêt, au premier rang desquels le Club des Trente. En quinze ans, un milliard d’euros de subvention publique a atterri dans les poches déjà bien garnies du secteur agroalimentaire, sans résultat tangible sur les taux de nitrates observés. En revanche, dans le même temps, les exploitations ont été rendues plus productives, les coopératives se sont engraissées et les grandes familles telles que les Doux les ont imitées. Les petits exploitants continuaient quant à eux à se battre chaque jour pour rembourser leurs emprunts bancaires. Un paradoxe, un désarroi, une douleur qui mènera beaucoup d’entre eux au suicide. Qu’importe : les riches industriels mettront tout cela sur le compte… des associations écologistes.

Inévitablement très écrite – il s’agit de restituer au mieux une enquête de plusieurs années –, cette bande dessinée contextualise avec clarté et brio le sujet pourtant complexe des algues vertes. Si ce dernier ne se prête pas forcément aux planches dessinées – moins en tout cas, a priori, que les super-héros costumés –, l’excellent travail de Pierre Van Hove, parfois dans la plus pure simplicité, souvent dans les palettes jaune-vert, contribue à rendre cette entreprise remarquable.

Algues vertes, l’histoire interdite, Inès Léraud et Pierre Van Hove
Delcourt, juin 2019, 160 pages

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