Le Dragon, de Evgueni Schwartz : le théâtre contre le totalitarisme

C’est en 1943 que Evgueni Schwartz, auteur spécialisé dans ce que l’on n’appelait pas encore la « littérature de jeunesse », écrivit Le Dragon, pièce de théâtre inspirée des contes médiévaux mais d’une terrible actualité en cette époque de lutte contre le IIIème Reich.

Evgueni Schwartz fait partie de ces artistes dont le parcours mouvementé rend témoignage des changements radicaux du XXème siècle russe. Né en 1896, Evgueni Schwartz est très vite attiré par la littérature, le théâtre en particulier. En 1916, il est envoyé au front puis, après la Révolution bolchevique, il s’engage du côté des Blancs, mais il est vite blessé. Dès les années 20, Schwartz va se fait connaître comme auteur pour enfants, et sa renommée va s’accroître dans les années 30.
Outre ses œuvres de jeunesse, Evgueni Schwartz va écrire aussi des pièces de théâtre pour adultes, en s’inspirant des contes et légendes qui ont toujours été des sources importantes pour lui. Le Dragon est une de ces pièces. Écrite en 1943, elle sera jouée une seule fois avant d’être interdite, Staline ne pouvant accepter une pièce qui incite à la rébellion contre l’autoritarisme forcené. La censure sera levée dans les années 60, à l’époque du Dégel initié par Khrouchtchev, mais Evgueni Schwartz ne le verra pas : il meurt en 1958.

Très vite, Le Dragon nous entraîne dans un univers merveilleux qui nous est familier. Le protagoniste s’appelle Lancelot (un descendant du chevalier arthurien, visiblement), c’est un chevalier errant qui va là où la destinée l’appelle pour sauver des populations opprimées et des jeunes femmes en détresse. Dès les premières répliques, il dialogue avec un chat philosophe que l’on croirait issu des pages de Lewis Carroll. Nous sommes donc en terrain connu.
Lancelot arrive donc dans un village placé, depuis quatre siècles, sous la coupe d’un dragon. Un dragon autoritaire, qui, outre une quantité impressionnante de nourriture, réclame chaque année une jeune femme. Cette année, c’est au tour d’Elsa, fille de l’archiviste Charlemagne, d’être appelée par le dragon.
Le dragon domine toute l’organisation sociale de la ville, aidé en cela par une partie non négligeable de la population. Le Bourgmestre soutient le dragon, en grande partie par lâcheté. Les bourgeois soutiennent le dragon, car il apporte une stabilité propice aux affaires. Le dragon distribue des récompenses et des postes d’autorité afin de calmer d’éventuels mécontents (comme Heinrich, le fiancé d’Elsa, nommé secrétaire particulier du dragon en compensation de la perte de sa chérie, ce qu’il juge tout à fait acceptable) et de s’assurer la fidélité de la population.
Si le pouvoir autoritaire du dragon est incontesté, c’est aussi parce qu’il s’appuie sur une communication (on dirait de nos jours un « storytelling ») infaillible. Présent depuis quatre siècles, le dragon assoit son pouvoir sur une série d’exploits dont on ne parvient pas à savoir s’ils sont réels ou fictifs, puisque la légende a remplacé l’Histoire. Ainsi, tout le monde s’accorde à dire que le dragon protège le village, puisqu’aucun autre dragon ne l’a attaqué depuis des siècles ; mais Lancelot précise qu’en réalité, les autres dragons ont tous été tués… De même, le dragon aurait protégé la ville d’une épidémie de choléra en faisant bouillir l’eau du lac.
La propagande du dragon est d’une terrible efficacité. Ainsi, même l’archiviste Charlemagne, personnage ordinaire qui, a priori, n’est pas un adepte du dragon, accepte sans la remettre en cause la thèse officielle selon laquelle les bohémiens seraient d’odieux personnages, porteurs de maladies et ennemis de l’ordre social, et que le dragon a bien fait de s’en débarrasser. Charlemagne suit la propagande dragonnienne d’une façon d’autant plus aveugle qu’il n’a lui-même jamais vu le moindre bohémien : il se contente de répéter ce qu’on lui a appris à l’école.
En règle générale, la vérité est une victime de ce régime. C’est flagrant au moment du combat entre le dragon et Lancelot, à la fin de l’acte II. D’un côté, un petit garçon, seul personnage sincère, décrit précisément ce qu’il voit, c’est-à-dire un dragon en difficulté, les bourgeois refusent la vérité et la propagande officielle, incarnée par Heinrich, continue à faire des communiqués irréalistes selon lesquels tout se passe comme prévu, suivant le plan élaboré de longue date par le dragon, et ce malgré les apparences. Un véritable défilé de « faits alternatifs ».

Évidemment, les indices concordent : la pièce a été écrite en 1943, elle met en scène une communauté placée sous un pouvoir autoritaire et guerrier qui légitime son rôle par la peur (créée de toutes pièces) d’une autre communauté pourtant bien inoffensive. Si, a cela, on ajoute le fait que certes personnages ont des noms germaniques (comme Heinrich), et on a tous les éléments pour comprendre que Le Dragon, sous ses allures de conte médiéval et merveilleux, est une allégorie sur le pouvoir hitlérien. Cependant, on peut facilement affirmer que si Staline a ordonné l’interdiction de la pièce, c’est que, d’un côté ou d’un autre, il se sentait visé également.
Le Dragon est donc une pièce sur ce que l’on n’appelait pas encore les « États totalitaires ». Cependant, si cela s’arrêtait là, il n’y aurait que deux actes à la pièce de Schwartz : à la fin de l’Acte II, le dragon est tué et Lancelot, dans sa naïveté, est convaincu que cela suffira pour que le peuple se réveille, tienne compte de ses erreurs et ne se laisse plus asservir. Cependant, au début de l’Acte III, qui se déroule un an plus tard, force est de constater que ce n’est pas le cas.
En effet, à ce moment-là, la situation semble avoir changé en apparence, mais en réalité tout est identique. L’ancien Bourgmestre est devenu président de la « ville libre », et son attitude est exactement identique à celle du dragon. Il se fait passer pour le héros qui a terrassé le dragon et s’impose à une bourgeoisie qui ne cesse de chanter ses louanges sans chercher à savoir où se trouve la vérité. L’enlèvement d’Elsa a été remplacé par son mariage forcé. Heinrich, propulsé nouveau bourgmestre, est toujours chargé de la propagande et dirige les bourgeois lorsqu’ils répètent leurs chants de louange. La seule différence est notable : le geôlier est devenu un des personnages principaux de cette « ville libre », et la prison est remplie de personnages « dangereux », notamment les rouliers qui avaient aidé Lancelot lors de son combat contre le dragon.
Le mensonge et les « faits alternatifs » sont encore bien présents, surtout dans la légende selon laquelle le Bourgmestre est le vainqueur du dragon. Le Bourgmestre lui-même, devenu président, vit tellement dans un monde de contre-vérités qu’il ne conçoit pas qu’on puisse ne pas croire à ces billevesées.
C’est Elsa elle-même qui tirera la leçon : on pourra abattre autant de dictateurs que possible, tant que le peuple ne sera pas éduqué à la liberté, tant qu’il acceptera de se soumettre au nom d’une prétendue sécurité, cela ne servira à rien. Ce qu’il faut faire, c’est donner au peuple une éducation suffisante pour lui permettre de ne pas avoir peur d’être libre, mais aussi l’affranchir des propagandes et des contre-vérités.
Le tout est montré avec humour et émotions. Evgueni Schwartz ménage des scènes plus romantiques, comme ces adieux très émouvants et poétiques de Lancelot et Elsa, et d’autres scènes plus didactiques, comme le discours d’Elsa aux habitants de la ville, les accusant d’être responsables de leur propre asservissement. L’humour est très présent, notamment dans les décalages entre les propos du Bourgmestre ou d’Heinrich et la réalité.

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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