Tokyo vice, plongée dans les bas-fonds de la société japonaise

Jake Adelstein propose ici ses souvenirs de journaliste au Yomiuri Shinbun, quotidien japonais qu’il a intégré après ses études et où il a couvert l’actualité judiciaire, en lien avec la police

Sans doute par attirance personnelle pour le pays, Jake Adelstein a étudié au Japon alors qu’il est américain. Après une dernière année de littérature comparée à l’Université Sophia (Joichi), il a réussi à intégrer le Yomiuri Shinbun, l’une des plus importantes rédactions du pays du Soleil Levant. De fil en aiguille, année après année, il a suivi des enquêtes de plus en plus importantes en lien avec le crime organisé du pays, essentiellement les organisations yakuzas qui sont tellement implantées là-bas qu’elles sont considérées comme faisant partie du paysage local, à l’image de la Mafia.

La société japonaise et les organisations yakuzas

Pourtant, le plus intéressant à mon avis tient à tout ce que l’auteur explique dans les premiers chapitres d’un bouquin qui compte pas loin de 500 pages pour l’édition de poche. Adelstein explique comment il a réussi à s’intégrer à une équipe ayant du mal à comprendre ce qu’un Américain venait y faire. Il explique aussi des points importants pour comprendre le fonctionnement de la société japonaise. Je pense notamment au goût des Japonais pour les brochures de type guide : il semblerait qu’on trouve là-bas des guides pour tous les domaines imaginables, comme si le japonais cherchait immanquablement à suivre LA bonne méthode, quel que soit le domaine. Très intéressante aussi, sa façon de présenter les relations entre la police et les journalistes. De même, nous en apprenons pas mal sur la façon dont les différentes organisations de yakuzas font partie de la société japonaise et comment leurs membres se comportent vis-à-vis de la police. On apprend quels sont leurs domaines privilégiés, comment tout cela évolue au fil des années. Enfin, Jake Adelstein fait sentir le poids que les organisations yakuzas font peser sur toute la société japonaise, une société qui a malheureusement tendance à laisser faire pas mal de choses, à cause de sa législation particulière mais aussi sans doute d’une mentalité générale. Ainsi, l’auteur laisse entendre que la prostitution n’est pas vue et pratiquée tout à fait de la même façon au Japon et dans les sociétés occidentales. Ceci dit, il finit aussi par avouer que cette différence qu’il avait tendance à considérer avec une certaine subtilité au début s’amincit au fil des années et de l’évolution des mentalités. On constate ainsi que le trafic humain organisé (esclavage humain, des femmes…), finit par le révulser et même par lui retomber sur le nez. Ayant été en lien avec une enquête sur une vaste organisation particulièrement puissante, il finit par constater que sa propre action a pu avoir des conséquences désastreuses. Bien sûr, il n’imaginait pas qu’une simple demande de renseignements auprès d’une de ses relations pouvait tourner au désastre, tout simplement parce qu’il n’avait pas avancé comme on attendait dans ses propres investigations. Il reconnaît ainsi avoir subi certaines manipulations (il a rencontré des yakuzas), lui qui parle longuement de sa vie familiale et sentimentale, se glorifiant régulièrement de rester fidèle à sa femme (japonaise), alors qu’en gros il aurait pu « avoir » toutes les femmes qu’il voulait, simplement en disant oui (dans les boîtes, là-bas, il décrit les femmes comme venant se presser de façon très impudique contre les hommes, avant même de savoir si ces hommes sont intéressés par des relations tarifées).

Jake Adelstein, un gaijin pas ordinaire

Alors, même si Jake Adelstein finit par cette forme d’aveu d’impuissance (et donc des regrets) devant une catastrophe qu’il a provoquée à son insu, il laisse avec cette lecture ce constat d’un ego surdimensionné qui peut certes se féliciter d’avoir contribué à la chute d’un chef d’une des plus puissantes organisations yakuza (inutile de citer le moindre nom, puisqu’il les a tous changés), mais se comporte en journaliste à la recherche du scoop à tout prix et qui parle longuement de lui, sans doute pour se justifier. On peut penser également que s’il parle tant de lui, cela peut tout simplement être pour se protéger. En effet, il est souvent ici question d’intimidation (un yakuza réagit violemment à un moment, parce qu’on a laissé entendre que les menaces seraient avant tout des mots, des menaces en l’air) et Jake Adelstein a enquêté aussi bien au Japon qu’aux États-Unis, surtout pour comprendre comment un criminel japonais notoire a pu obtenir une transplantation du foie aux États-Unis, dans un hôpital d’une célèbre université, passant très certainement en priorité devant de nombreux citoyens américains. Et donc, Adelstein peut avoir besoin de dire tout ce qu’il sait en considérant qu’on n’osera pas porter atteinte à sa personne dans ces conditions. Il faut dire que l’organisation à laquelle il s’attaque se montre disposée à le payer très très cher pour qu’il se taise.

Un témoignage journalistique

Bref, Jake Adelstein se montre intéressant dans sa description de la société japonaise et de ses rouages policiers, judiciaires et journalistiques. Malheureusement, ses réflexes de journaliste sans scrupule émergent régulièrement, dès son titre choc qui fait appel aux plus bas instincts humains et dans sa façon de perpétuellement considérer que ses façons de faire se justifient par l’importance d’informer son lectorat de ce qui se passe réellement et à cause de qui. Autant dire que lorsqu’il annonce par moments qu’il a son papier, on reste un peu dubitatif sur ce qui va passionner l’opinion. De plus, sa façon d’écrire transpire également le journalisme pratiqué dans l’urgence. Mon opinion est qu’il écrit trop vite, privilégiant un style laissant transparaître ses habitudes journalistiques (le sensationnel avant tout), oubliant que les lecteurs d’un livre peuvent aussi attendre des qualités littéraires. Et puis, les amateurs de romans policiers en seront également pour leurs frais, car l’auteur enchaîne les affaires, dans une position un peu bâtarde puisqu’il est un journaliste en marge de l’enquête de police, même si sa position s’affirme au fil des chapitres, le mettant de plus en plus près des faits importants. Chaque chapitre aborde donc une nouvelle affaire, mais avant tout du point de vue journalistique. Ce qui ne l’empêche pas de s’étendre longuement sur son habileté à tisser des liens étroits, allant jusqu’à l’amitié, avec des policiers avec qui il collabore sur la base d’échanges d’informations.

Tokyo Vice, Jake Adelstein

Marchialy, février 2016, 480 pages

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Festival

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