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« Quand la gauche essayait encore » : les nationalisations de 1981 et leur postérité

François Morin a été un acteur et observateur de premier plan des nationalisations mitterrandiennes de 1981. Il a d’abord intégré la Mission d’étude de Jacques Piette, puis le Sécrétariat d’État de Jean Le Garrec, chargé de l’extension du secteur public. Aux éditions Lux, l’économiste et essayiste français revient sur cet épisode emblématique de la présidence de François Mitterrand, les querelles sous-jacentes au sein de la gauche et la postérité d’une réforme qui aura finalement fait long feu.

Quand la gauche essayait encore se divise en deux parties. La première porte sur « la bataille secrète des nationalisations » mitterrandiennes, quand la seconde entend se pencher sur « les leçons » que ces réformes ont induites. François Morin prend le temps d’expliciter les divergences de vues ayant présidé à la formation de deux pôles au sein de la gauche d’alors : une ligne de rupture était incarnée par Pierre Mauroy, Jean Le Garrec et quelques communistes, avec le soutien de François Mitterrand, tandis que la voie réformatrice était représentée par Jacques Delors, Pierre Dreyfus, Michel Rocard, Robert Badinter ou Claude Cheysson. Si les nationalisations faisaient figure de serpent de mer et étaient déjà contenues en germes dans le Programme commun de 1972, de nombreuses questions restaient en suspens et ont alimenté la querelle des gauches. Fallait-il nationaliser à 100% ou à 51% ? Quelles étaient les banques à passer sous contrôle étatique ? Et les industries ? Était-il judicieux de conserver les participations des différents groupes ou fallait-il procéder à des rétrocessions industrielles ? Sur quelle base indemniser les investisseurs ? La valeur de marché ou une estimation faisant appel à plusieurs critères ?

Avec patience et souci du détail, François Morin nous mène au cœur des comités interministériels. Il évoque les problèmes de calendrier, explique comment la radicalité de la Mission d’étude a motivé sa dissolution et précise en quoi une nationalisation à 51% paraissait politiquement injustifiable aux défenseurs d’une ligne de rupture – car trop précaire et annonciatrice d’un possible retour en arrière. Un homme occupe une place de choix dans le récit de François Morin : Jacques Delors. Lui et ses conseillers ont retardé autant que possible l’avancement des travaux, tout en rassurant discrètement et parallèlement les banquiers sur l’étendue des nationalisations à venir, jusqu’à leur dessaisissement du dossier sur décision du Premier ministre. En filigrane, ce sont des faisceaux d’intérêts qui s’opposent, et l’auteur rappelle par exemple que le seuil d’un milliard de francs retenu pour la nationalisation des banques s’explique peut-être par Lazard Frères et cie, « dont le montant des dépôts s’élevait à 808 millions de francs ». Aurait ainsi pesé sur les décisions « une banque aux ramifications internationales très importantes, et symbolique à cette époque de la haute finance ». Au final, cinq groupes industriels, trente-six banques et deux compagnies financières (Suez et Paribas) furent nationalisés par transfert intégral de propriété. La Cour constitutionnel souligna toutefois la nécessité de tenir compte de l’inflation, évaluée à 14%, dans l’indemnisation des actionnaires expropriés par l’État, ce qui eut certainement de quoi contenter la gauche réformatrice. Une démocratisation timide du secteur public eut lieu ensuite, avant la grande vague de privatisations des années 1986-1988, sous Jacques Chirac, dont le parti avait entretemps ravi aux socialistes la majorité à l’Assemblée.

Finalement, comme l’explique très justement l’auteur, les socialistes réformateurs s’en tirèrent plutôt bien, malgré l’opposition du président et du Premier ministre. Les entreprises Matra et Dassault ont pu négocier leur sort à un coût particulièrement élevé et la nationalisation des compagnies des eaux et d’assurances fut purement et simplement abandonnée. François Morin s’attache ainsi, d’un bout à l’autre de son essai, à démontrer comment chaque camp a pu influer sur les débats et impacter les réformes en cours. L’auteur n’en oublie pas pour autant de contextualiser et relativiser l’engagement budgétaire français : 43 milliards de francs pour l’ensemble des nationalisations, soit 0,4% du patrimoine national et moins de la moitié du déficit budgétaire de l’année 1981. Dans la seconde partie de son ouvrage, il évoque également la nationalisation du crédit, la démocratie économique, le rôle collectif de la monnaie ou l’instauration d’une codétermination à parité entre apporteurs de capital et apporteurs de force de travail. Autant d’éléments dont l’actualité ne saurait être niée…

Quand la gauche essayait encore, François Morin
Lux, février 2020, 244 pages

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