« Le Cinéma de Dino Risi » : foisonnant et multidimensionnel

Dans Le Cinéma de Dino Risi, Charles Beaud analyse l’œuvre d’un réalisateur italien parmi les plus importants de l’histoire. Dino Risi, qui a traversé un demi-siècle sur grand écran, est souvent résumé à son art consommé de la comédie, mais ce petit essai dévoile la complexité et les nuances d’une filmographie où drame et satire s’entrelacent subtilement.

Derrière l’apparente légèreté des films populaires, Dino Risi n’a jamais manqué de porter une réflexion subtile, et parfois sombre, sur l’identité et les mutations sociétales de l’Italie d’après-guerre. Charles Beaud rappelle opportunément la formation initiale du cinéaste en psychiatrie, qui peut expliquer l’acuité de son regard et son intérêt marqué pour les fragilités humaines.

« Si Risi va progressivement se détacher de l’influence du néoréalisme, le cinéaste va, tout au long de sa carrière, développer cette capacité à observer les réalités et à les représenter. » En effet, le parcours ici proposé suit une chronologie qui éclaire l’évolution stylistique du réalisateur : de ses débuts néoréalistes, avec des documentaires, jusqu’à la maturité flamboyante des années 60 et 70. Cette période représente l’apogée artistique de Risi, caractérisée par une comédie acerbe aux accents dramatiques. À travers des œuvres emblématiques comme Une vie difficile, Le Fanfaron ouLes Monstres, Charles Beaud met en évidence l’importance des années 60, période charnière où Dino Risi affirme pleinement son style, conjuguant divertissement populaire et critique sociale incisive.

Le livre analyse plus précisément une sélection pertinente de quinze films, offrant un éclairage approfondi sur les motifs récurrents dans une filmographie féconde. L’association récurrente de personnages opposés est exemplairement incarnée dans Le Fanfaron, décrit comme l’œuvre quintessentielle de Dino Risi, où l’opposition entre Bruno et Roberto dessine un portrait saisissant des transformations économiques et sociales italiennes. Une vie difficile adopte quant à lui le schéma narratif des histoires parallèles : Dino Risi plaque un miroir entre la trajectoire intime des personnages et celle, historique, de l’Italie. L’auteur propose par ailleurs une comparaison avec Nous nous sommes tant aimés d’Ettore Scola.

Charles Beaud met volontiers en avant les particularités stylistiques de Dino Risi, qui réussit l’équilibre délicat d’un cinéma populaire et réfléchi. On découvre ainsi sa capacité à traiter des sujets graves à travers un humour grinçant et incisif, caractéristique particulièrement visible dans les films à sketches comme Les Monstres, véritable satire sociale aussi féroce qu’hilarante. On en apprend par ailleurs plus sur son rapport aux protagonistes : « Dino Risi considère le personnage comme un point de départ. Il est donc particulièrement attentif à sa construction et à la mise en valeur de son humanité, condition sans laquelle le spectateur ne peut s’identifier. »

Le livre évoque également avec justesse la sensibilité particulière du réalisateur pour ses personnages féminins, dont l’émancipation progressive témoigne de l’évolution des mœurs en Italie entre les années 1950 et 1980. De même, les personnages masculins, souvent ambivalents et peu fiables, comme par exemple dans Le Signe de Vénus, deviennent sous sa caméra un miroir tendu à la société italienne et à ses contradictions.

Charles Beaud souligne combien les films de Dino Risi demeurent profondément ancrés dans leur temps. L’analyse de ses œuvres majeures permet ainsi de redécouvrir le cinéaste non seulement comme un maître incontesté de la comédie italienne, mais aussi comme un observateur attentif et implacable des évolutions culturelles, sociales et politiques de son pays. « Il ne faut pas considérer les films de Dino Risi comme des retours en arrière mais plutôt comme des films en prise directe avec leur contexte historique de production. » C’est pour cela qu’il s’intéresse tellement au fascisme, à la solitude, à l’exclusion – mais aussi au rapport entre les générations ou au renversement comique des rôles…

Le Cinéma de Dino Risi s’adresse autant aux cinéphiles avertis qu’à tous ceux désireux de comprendre comment une œuvre populaire peut aussi être le reflet subtil et perspicace d’une époque. Flanqué de son acteur fétiche Vittorio Gassman, Risi a traversé les décennies, changé de registre, mais conservé cette même acuité de regard, qui, à la faveur d’un cinéma nerveux et dynamique, a portraituré des personnages attachants et/ou monstrueux, symptomatiques de l’Italie qui les accueillait.

Le Cinéma de Dino Risi, Charles Beaud
LettMotif, mars 2025, 200 pages

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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