« Lactations filmiques » : représentation et symbolisme du lait au cinéma

L’ouvrage Lactations filmiques d’Aurel Rotival, publié par les Presses Universitaires de Rennes, effeuille un motif récurrent du cinéma : le lait. À travers une série d’analyses, l’auteur interroge les représentations lactées à l’écran, mais surtout leur pouvoir symbolique et leur place dans l’histoire de la pensée humaine. Du lait comme agent nourrissant au lait comme médium métaphysique, il s’agit d’explorer un champ d’étude qui mêle iconologie, anthropologie et théologie, en démontrant que ce motif, loin d’être anodin, éclaire en réalité des problématiques culturelles contemporaines.

Le lait au cinéma agit tel un opérateur de sens. Chaque jet lacté, chaque épanchement de cette substance corporelle, réactive une série de questionnements humains profondément ancrés dans l’histoire : les rapports sociaux, la différence des sexes, l’identité raciale, la structure de la parenté… Le lait, comme le démontre longuement Aurel Rotival, porte en lui une charge symbolique qui s’étend bien au-delà du cadre strictement narratif des films. Il devient ainsi un vecteur de relectures et de réactivations historiques.

L’auteur ne se limite pas à une simple étude formelle des images, puisqu’il s’attache à déchiffrer comment ces motifs lactés, à travers le cinéma, réactualisent des discours et des symboles datant souvent des siècles passés. Le lait devient ainsi une passerelle entre les formes anciennes de pensée et leurs expressions modernes. Maître de conférences à l’Université Lumière, Luc Vancheri formule très bien le programme méthodologique de cette approche : « Voilà qui demande que nous nous intéressions à la provenance (Herkunft) et à l’émergence (Entstehung) de tels moments et problèmes de la pensée – affaire de généalogie –, que nous repérions comment ils se transmettent et se transforment – affaire de morphologie –, et, enfin, que nous comprenions comment ils se réactivent au contact d’un film – affaire d’archéologie. »

Parmi les représentations analysées, on retrouve le motif de la Virgo lactans – la Vierge Marie allaitant. Profondément enraciné dans la tradition chrétienne, ce motif devient un terrain d’étude des plus riches pour comprendre la dimension spirituelle et théologique du lait. Aurel Rotival cite l’historien de l’art Jérémie Koering qui explique que le lait de la Vierge, loin de se limiter à un acte nourricier, devient un moyen d’accéder à une sagesse divine : « En prenant en bouche cette nourriture divine, Bernard ingère la science ou mystérieuse sapience de Dieu. » Le lait supporte alors l’essence d’une transmission spirituelle. 

Dans une société où le regard masculin a longtemps structuré la production cinématographique, les scènes de lactation sont parfois teintées de violences symboliques et de réifications du corps féminin. L’auteur analyse des films comme Orange Mécanique (1971), où le lait est réduit à une fonction sexuelle au service du désir masculin, illustrant une version pervertie de la lactation bernardine. La scène du Korova Milk Bar, avec ses statues féminines servant de « distributeurs de lait », est un exemple frappant de ce regard objectifiant. Dans cette scène, Stanley Kubrick, comme bien d’autres cinéastes avant lui, inscrit le lait dans une logique de contrôle et de domination sur le corps féminin.

Aurel Rotival ouvre des perspectives plus subversives en étudiant des films qui reconfigurent les dynamiques traditionnelles. Il cite des exemples où le lait devient un moyen d’explorer la fluidité des genres et des formes alternatives de parenté. Le mythe de Caritas Romana, où une fille allaite secrètement son père en prison, est revisité dans des films comme Les Valseuses (1974) et Madonnen (2007), où des formes non conventionnelles de lactation et d’intimité sont explorées. Ces films remettent en question les normes traditionnelles de la famille et de la sexualité, ouvrant un champ d’interrogation sur la maternité et l’émancipation féminine. 

Le lait, en tant que métaphore de l’alimentation et de l’identité, est également utilisé au cinéma pour traiter des questions raciales. Dans le Beloved adapté de Toni Morrison, le lait devient le symbole d’une violence systémique, où l’appropriation du lait d’une esclave noire par des Blancs illustre l’exploitation, la violence et la négation de l’identité noire. Cette appropriation du lait maternel est un acte de domination coloniale, une métaphore visuelle de l’extinction de l’autonomie des corps noirs. Le film Mange, ceci est mon corps (2009) de Jérôme Fritel, dans une scène où un domestique noir se recouvre de lait, met quant à lui en lumière les tensions raciales en se réappropriant le lait comme un masque blanc, un moyen de dénoncer la violence du colonialisme et la construction des identités raciales.

Particulièrement dense, Lactations filmiques chemine sans mal de François Bœspflug à Andreï Tarkovski, de l’agentivité optique mâle à l’inversion énergétique d’Aby Warburg, pour construire une analyse rigoureuse et inédite des motifs lactés au cinéma. Humeur corporelle profondément liée à la procréation et à la sexualité, le lait possède une puissance symbolique structurante, que le grand écran a exploitée à de nombreuses reprises pour façonner des imaginaires à double sens. De nombreuses scènes nous connectent ainsi à des héritages culturels et idéologiques multiples. Les motifs lactés agissent comme des outils iconologiques permettant un double mouvement analytique : ils rejouent les dispositifs historiques ayant structuré ces problématiques et ils en questionnent la pertinence actuelle.

L’apport majeur de cet ouvrage réside ainsi dans une lecture du cinéma comme lieu de réactivation des savoirs et des symboles qui traversent l’histoire de la pensée humaine, tout en offrant une lecture critique et subversive de la place du lait, symbole de fertilité, de domination, mais aussi de renouvellement. L’ensemble des « lactations filmiques » analysées y est appréhendé comme un « hyperthème », un réseau complexe de motifs et de thèmes entretenant des relations paradigmatiques et syntagmatiques, puisant leur sens de leurs interactions au sein du film et de leur résonance avec l’histoire culturelle. C’est ambitieux, parfois sibyllin, mais non moins passionnant. 

Lactations filmiques, Aurel Rotival 
PUR, mars 2025, 304 pages

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Festival

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Jonathan Fanara
Jonathan Fanarahttps://www.lemagducine.fr
Co-rédacteur en chef. Responsable des pages Littérature, Essais & Bandes dessinées, ainsi que des actualités DVD/bluray Rédacteur Cinéma & Séries télévisées. Auteur de « Fragments de cinéma » (Ed. Le Livre en Papier).

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