Le Décalogue (série de films) de Krzysztof Kieslowski : critique

En dix épisodes d’une heure, Krzysztof Kieslowski réalise, avec Le Décalogue, une des œuvres essentielles de la télévision de la fin des années 80.

Synopsis (épisode 1) : Un garçon d’une dizaine d’années se pose de nombreuses questions sur la mort, l’âme, etc. D’un côté, son père, informaticien, lui apporte des réponses scientifiques et rationnelles ; de l’autre sa tante, fervente catholique, le dirige plutôt vers la religion.

En 1988, le nom de Krysztof Kieslowski n’était pas encore connu en France. Certes, on connaissait quelques cinéastes polonais, on avait recueilli Roman Polanski et Andrzej Zulawski et attribué la Palme d’Or à L’Homme de fer de Wajda, mais le nom de Kieslowski n’avait pas encore traversé le Rideau de Fer bien chancelant. Pourtant, la carrière du cinéaste était déjà fructueuse, et ses opinions favorables à Solidarnosc (le syndicat qui dirigeait des manifestations contre le pouvoir dictatorial polonais au début des années 80) lui avaient valu l’interdiction d’un de ses films.

C’est en 1988 que la télévision polonaise va commander Le Décalogue. Dix films d’une heure chacun, issus des dix commandements. Dix œuvres autonomes (bien qu’il y ait une série de clins d’oeil qui renvoient d’un film à l’autre), intelligentes et émouvantes, qui dressent un portrait kaléidoscopique de la Pologne de cette fin d’année 80, juste à la veille de la chute du bloc soviétique.

L’éthique de Kieslowski

Même si le titre de la série et de chacun des épisodes est inspiré de la Bible, Le Décalogue n’est pas à proprement parler une œuvre religieuse. La série se propose plutôt d’étudier et de réfléchir sur des problèmes de morale, mais sans tomber dans le piège d’une abstraction philosophique froide. Ainsi, l’épisode 2, Tu ne seras point parjure, nous présente le cas d’un médecin, chef de service dans un hôpital. Il soigne Andrzej, le mari de sa voisine Dorota. Or, Dorota est enceinte de son amant et ne sait pas quelle attitude prendre : si son mari survit, alors elle doit se faire avorter rapidement ; mais si Andrzej n’a aucune chance de survie, alors elle garde cet enfant dont elle rêve depuis si longtemps. Problème moral qu’elle fait retomber sur les épaules du médecin. Et c’est toute la question de la pratique de la médecine qui est ici mise en jeu : faut-il adapter son attitude scientifique pour faire plaisir à telle ou telle personne, en fonction des situations privées et des enjeux des uns et des autres ?

C’est ainsi qu’avance Kieslowski, à partir de cas concrets, de personnages du commun, d’exemples issus de la vie quotidienne. Liens ambigus entre un père et sa fille, questions métaphysiques d’un garçon concernant la mort et l’âme, voyeurisme d’un jeune employé envers une femme qu’il espionne, le cinéaste montre que les grandes questions éthiques ont une application dans le vrai monde.

A la recherche des motivations psychologiques

Pour cela, il va déployer toute une galerie de caractères forts et émouvants, de vrais personnages, très fouillés psychologiquement, à la fois charnels et sensitifs, remplis d’émotions, de douleurs, de désirs… Ces personnages permettent au cinéaste d’ancrer ses récits dans la réalité, mais aussi de leur donner vie. Et de faire partager des émotions. Comment résister au regard de cette mère à qui on a volé sa fille ? Ou de ce jeune homme paumé qui sait qu’il va mourir sans avoir eu la chance de vivre ?

Ces dix films permettent à Kieslowski de traiter de sujets graves sans jamais tomber dans la facilité. Pas de voyeurisme, pas de complaisance avec des comportements malsains, mais des analyses profondes de la psychologie de ses personnages, pour comprendre leurs motivations. A ce titre, l’épisode 5, le plus célèbre du Décalogue, est très représentatif (il s’agit de Tu ne tueras point, connu parce qu’il existe dans une version longue, sortie sur grand écran et présentée au festival de Cannes en 1988, où il décrochera le Prix du jury). Kieslowski ne cherche pas à condamner ses personnages, même lorsque l’un d’eux commet un meurtre, mais il plonge dans son âme à la recherche des raisons qui l’ont poussé à le faire (et, au passage, en profite pour délivrer un fort message contre la peine de mort).

Portrait de la Pologne

Ainsi, avec une grande économie de moyens, Kieslowski se livre à une série de réflexions philosophiques poussées, présente une galerie de personnages très justes et dessine un portrait kaléidoscopique de la Pologne soviétique de cette fin d’années 80, pays gris et froid, sinistre et mélancolique, hanté par l’Occupation nazie, injuste mais qui s’accroche à des îlots d’humanité. La photographie grisâtre renforce le côté triste de décors souvent constitués d’immeubles de bétons. La société socialiste dans tout ce qu’elle a d’inhumain. Comment vivre, donner un sens à sa vie, dans un monde qui paraît emprisonné dans un froid perpétuel ? Le bonheur est-il possible dans un décor aussi inhumain, où l’on vit sans véritable rapports sociaux ? Quel rapport entretenir entre la société socialiste athée et la religion catholique si présente dans le pays de Jean-Paul 2 ?

En bref, avec ce Décalogue, œuvre phare de cette fin d’années 80, Kieslowski nous offre dix réflexions formidables et intelligentes, des personnages justes et vrais et le portrait sans concession d’un pays, loin des facilités scénaristiques. C’est passionnant et très émouvant.

Le Décalogue : Bande annonce

Le Décalogue : Fiche Technique

Titre original : Dekalog
Réalisation : Krzysztof Kieslowski
Scénario : Krzysztof Kieslowski, Krzysytof Piesiewicz
Interprètation : Anna Polony (Ewa, épisode 7), Maja Barelkowska (Majka, épisode 7), Krzysztof Globisz (Piotr, épisode 5), Jerzy Stuhr (Jerzy, épisode 10)…
Photographie : Piotr Sobocinski, Wieslaw Zdort, Witold Adamek…
Montage : Ewa Smal
Musique : Zbigniew Preisner
Production : Ryszard Chutkowski
Sociétés de production : Sender Freies Berlin, Telewizja Polska, Zespol Filmowy
Sociétés de distribution : Warner Bros
Genre : Drame
Nombre d’épisodes : 10
Durée d’un épisode : 55 minutes
Date de diffusion : 16 mai 1989 (présentation de Tu ne tueras point au Festival de Cannes)

Pologne-1988

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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