Les oubliés, un film de Martin Zandvliet : Critique

Les Oubliés est basé sur une histoire vraie peu connue de la seconde guerre mondiale : celle des prisonniers allemands utilisés pour déminer les plages danoises, dans un parfait mépris de la Convention de Genève. L’occasion de mettre en scène des exactions particulièrement explosives.

Synopsis : 1945. La guerre vient de s’achever et le Danemark est libéré de l’occupant nazi. Celui-ci a laissé derrière lui plusieurs tonnes de mines sur les plages, en vue d’un éventuel débarquement. La mission de déminage étant terriblement dangereuse, l’armée danoise a la bonne idée d’exploiter les prisonniers de guerre. Le sergent Rasmussen se retrouve chargé d’une douzaine de ces jeunes allemands captifs dont le destin semble désormais scellé.

Chair à canon

Bien qu’inconnu en France, Martin Zandvliet a à son actif plusieurs longs-métrages, mais c’est incontestablement Les Oubliés qui lui a offert une reconnaissance internationale, allant jusqu’à une nomination à l’Oscar du Meilleur film étranger. Il faut dire qu’il s’attaque à un genre les-oublies-Roland-Møllerultra-balisé et une période historique dont on pensait avoir déjà tout entendu, le film de guerre entre 39 et 45, tout en lui trouvant une approche relativement neuve. Les crimes de guerre des vainqueurs restent toujours un sujet délicat et le déminage est un aspect de la guerre peu exploité sur grand écran. Le Démineurs de Kathryn Bigelow a pourtant prouvé qu’il s’agissait d’une source de tension parfaitement cinégénique. Ici, Zandvliet transforme de vastes plages ensoleillées en un espace exigu et lugubre. C’est là toute la force de son Les Oubliés : avoir réussi à installer, dans un huis-clos à ciel ouvert, cette sensation de mort omniprésente qui caractérise l’horreur de la guerre.

[irp]

En nous plaçant du point de vue de ces garçons contraints de risquer leur vie et en s’ouvrant sur le regard farouche du sergent qui les surveille, le film pose aussitôt une ambiance oppressante qui tiendra le spectateur en haleine jusqu’à la fin. Ou presque. Le manque de considération dont fait preuve cet officier scandinave à l’égard de ces pauvres adolescents traumatisés et affamés pose également un autre postulat purement manichéen. Ici, et contrairement aux codes classiques du genre, les allemands sont les victimes de méchants danois, eux-mêmes supervisés par des anglo-saxons parfaitement inhumains. Impossible de ne pas penser que la volonté de dénonciation du réalisateur aboutit à une réalité historique quelque peu biaisée. Une simple évocation des horreurs les-oublies-Joel-Basmancommises par le 3éme Reich dans lequel ont grandi ces enfants-soldats suffirait à amoindrir cette relecture binaire. Au lieu de ça, Zandvliet fait un tout autre choix, celle d’humaniser peu à peu le sergent, au risque d’amoindrir la cruauté qu’il voulait pointer du doigt. Un choix d’écriture qui se voudrait humaniste mais qui, pour l’exploitation morale de son sujet sensible, se révèle particulièrement maladroit.

Quand les gentils vainqueurs deviennent les oppresseurs, les méchants perdants sont transformés en victimes attendrissantes, mais au final tout le monde prendra la voie de la rédemption. Un schéma simpliste, dites-vous ?

Toutefois, le comportement de Rasmussen vis-à-vis de ces jeunes prisonniers ne s’améliore  qu’au fur et à mesure qu’il réalise lui-même l’horreur de la mission qui leur est assignée. Ceci se fait au cours de scènes au suspense imparable. Les passages consacrés au déminage s’étirent volontairement, en multipliant les gros plans, laissant ainsi planer une tension morbide, celle de nous faire attendre, la peur au ventre, l’explosion fatale si redoutée. Avoir précédemment partagé la souffrance, mais aussi les espoirs de liberté, des pauvres gamins envoyés sur ces plages, appuie l’effet dramatique de ces morts inévitables. Et à chaque fois que celles-ci arrivent, le film prend une tournure dramatique d’une incroyable violence. Une atmosphère d’une incroyable lourdeur se créé et augmente, une mine dégoupillée après l’autre, et pourtant c’est sans le moindre artifice de mise en scène que Zandvliet réussit à nous tenir en haleine.

[irp]

les-oublies-Roland-Møller-Louis-HofmannL’approche âpre, réaliste et épurée qu’il entreprend prouve son efficacité à nous placer aux côtés des personnages aux moments les plus inconfortables. Les prestations pleines de nuances du casting international n’est pas non plus pour rien dans l’empathie qui se créé à leur égard et, par extension, à la peine qui nous submerge à chaque fois que l’on voit l’un d’eux partir littéralement en fumée. C’est en cela que ce drame historique est d’une violence humaine relayée à l’écran avec une justesse qui n’a pas fini de nous hanter.

Pourtant, la bien-pensance qui nait dans les moments où le sergent Rasmussen et l’Allemand Sébastien devisent comme de bons amis sur la plage, façon Will Hunting, ou plus encore lorsque ce même sergent s’offre une partie de ballon rond avec ses prisonniers, la cruauté fait brutalement place à une certaine naïveté. Le plaidoyer sur la vengeance perd tout son sens quand la bonté devient le moteur du soi-disant bourreau qui nous entraine vers un happy-end consensuel qui met à plat une majeure partie des efforts de réalisme historique entrepris jusque-là. On retiendra tout de même ces moments difficilement supportables sur cette plage pleine de mines et le suspense qu’elles ont su générer. Une réussite mitigée en somme.

Les Oubliés : Bande-annonce

Les Oubliés : Fiche technique

Titre original : Under Sandet
Titre international : Land of Mine
Réalisation : Martin Zandvliet
Scénario : Martin Zandvliet
Interprétation : Roland Møller (Sgt Carl Rasmussen), Mikkel Boe Følsgaard (Lt Ebbe Jensen), Louis Hofmann (Sebastian Schumann), Joel Basman (Helmut Morbach), Leon Seidel (Wilhelm Hahn), Emil Belton (Ernst Lessner), Oskar Belton (Werner Lessner), Oskar Bökelmann (Ludwig Haffke), August Carter (Rodolf Selke), Laura Bro (Karin), Zoë Zandvliet (Elisabeth)…
Image : Camilla Hjelm Knudsen
Montage : Per Sandholt, Molly Malene Stensgaard
Décors : Gitte Malling
Costumes : Stefanie Bieker
Son : Johannes Elling Dam, Rasmus Winther Jensen, Lars Ginzel
Musique : Sune Martin
Production : Mikael Christian Rieks, Malte Grunert
Sociétés de production : Nordisk Film, Amusement Park Films
Distributeur : Bac Films
Genre : Guerre, drame historique
Durée : 101 minutes
Date de sortie : 1 mars 2017

Danemark, Allemagne – 2015

[irp]

Festival

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Deauville 2026 : Teenage Sex and Death at Camp Miasma, la petite mort comme grand art

Une jeune cinéaste queer est engagée pour relancer une franchise horrifique vieillissante et part convaincre l'actrice recluse qui incarnait la survivante du premier film culte. Entre elles naissent fascination, désir et vertige, dans un jeu de miroirs où le genre devient territoire de liberté.

Newsletter

À ne pas manquer

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Les Misérables (2026) : Victor Hugo sous anesthésie

Après Dumas, le cinéma français s’attaque à Victor Hugo. Avec Vincent Lindon et Tahar Rahim, Fred Cavayé livre des "Misérables" léchés, bien interprétés, mais sans souffle ni colère. Une fresque qui ne saisit pas l’âme du roman et ne se l’approprie pas non plus, à l’inverse de Ladj Ly.