Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier de Pedro Almodóvar

Il aura fallu attendre 1990, le temps que Pedro Almodóvar devienne une valeur sûre, pour que quelques exploitants français audacieux diffusent en salles son tout premier long-métrage réalisé 10 ans plus tôt. Redécouvrir Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier, même encore aujourd’hui, c’est prendre pleinement conscience de la folie qui anime le cinéma almodovarien.

Synopsis : Pepi fait pousser de la marijuana sur son balcon. Lorsque l’un de ses voisins policier lui rend une visite surprise, elle lui offre ses charmes en échange de son silence. Mais le policier, peu enclin au sexe anal, lui prend sa virginité qu’elle espérait vendre à bon prix. Pepi, dès lors animée par une soif de vengeance, met au point un plan : faire tomber Luci, la femme masochiste du-dit policier, dans les bras de son amie, la rockeuse lesbienne Bom.

Un Rape & Revenge follement irrevérencieux

La seule lecture de ce synopsis donne une idée du ton ouvertement transgressif de cet OVNI anarchique et libertin. Cet esprit n’est pas sans rappeler ce que faisait John Waters… 10 ans plus tôt. C’est là tout le souci de Pedro Almodóvar au-delà des aficionados madrilènes de la Movida : en 1980, son envie d’exploser simultanément la bienpensance et les codes cinématographiques apparait, aux yeux des spectateurs à l’internationale, comme un projet de cinéma quelque peu daté. Mais il ne faut pas oublier que, lorsque Franco meurt en 1975, la libération sexuelle qui a secoué les Etats-Unis et une partie de l’Europe près de dix ans plus tôt, reste encore une utopie, et une source de frustration, en Espagne. Almodóvar ne fait que mettre en image l’explosion des mœurs qu’a traversé, de façon déchaînée et désorganisée, son pays en parallèle de sa transition démocratique. Avec un scénario initialement pensé pour être celui d’un roman-photo, son film s’apparente à une succession de saynètes qui, chacune, explosent un tabou de la société traditionaliste : drogue, travestissement, musiques alternatives, et tout un beau panel de pratiques sexuelles dites « non conventionnelles ».

Au-delà d’indéfendables violences conjugales, d’un concours d’érections (dont l’organisateur est incarné par Almodóvar lui-même… et oui, c’est bien lui derrière cette épaisse moustache so queer !) et d’une inoubliable scène de golden shower, ce qui apparait ici comme le plus outrancier est sans doute cette direction artistique bariolée joyeusement kitsch qui deviendra un leitmotiv dans les œuvres suivantes du réalisateur. Les looks improbables des jeunes acteurs et actrices, et en particulier l’épais maquillage de ces dernières, pourraient apparaitre comme des accidents industriels mais sont en réalité autant de marques de ce mauvais goût qu’apprécie tant l’ami Pedro. Une improbable imagerie qui colle parfaitement à l’absurdité des situations puisque les pulsions sexuelles de ces femmes sont automatiquement poussées à leur paroxysme jusqu’à en faire le prétexte à des gags graveleux et surréalistes… mais pas toujours drôles.

« Ce n’est ni un film réaliste, ni une analyse de mœurs, ni un portrait de la société. Encore qu’il cadre bien avec un certain type de gens désinvoltes que l’on rencontre à Madrid, tout à fait superficiels et qui semblent naviguer dans la fiction. » (Pedro Almodóvar)

On pourrait naïvement croire que ce film amateur a été tourné en quelques jours avec trois bouts de ficelles, mais apprendre qu’il a fallu des mois à Almodóvar pour en réunir le budget pas moins d’un an et demi pour tourner toutes les scènes donne une perspective nouvelle à son travail. Difficile alors de ne pas voir dans la décoration de l’appartement de Pepi les nombreux clins d’œil à la culture américaine (de Superman à Rocky III) qui apparaissent comme une preuve que le cinéaste madrilène ne limite pas ses références à d’obscures productions undergrounds. De plus, et même si cette dimension est terriblement brouillonne, les tentatives de mise en abyme, avec notamment une idée traitée de façon parfaitement stérile de film dans le film, prouvent bien qu’Almodóvar avait déjà de véritables appétences cinématographiques. Celles-ci ne s’exprimeront en fin de compte qu’à travers des parodies grivoises de publicités interprétées par Cecilia Roth (future héroïne de Tout sur ma mère), qui certes prêtent à sourire mais n’apportent, pour ainsi dire, rien au film. Un exercice de détournement qu’il réitérera avec davantage de finesse dans ses films suivants.

Il parait qu’aujourd’hui encore, Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier conserve, dans certains milieux espagnols, un statut de film culte – pour ne pas dire « d’objet fétichiste ». Il faut admettre que le voir être régulièrement qualifié d’obscène par les défenseurs de la bien-pensance, justifie le caractère subversif qui a fait sa réputation. Ne pas apprécier l’esthétique amateure et tape-à-l’œil et moins encore les digressions libidinales les plus grossières auxquels se livrent les personnages reste compréhensible. Et l’assimilation entre violences conjugales et fantasmes masochistes est légitimement condamnable (encore que, à l’heure où 50 nuances de Grey et sa suite sont devenus les parangons de l’érotisme mainstream, la question semble actée). Il serait toutefois dommage de passer à côté du regard plein de bienveillance que Pedro Almodóvar pose sur ces marginaux désireux de vivre pleinement et librement leur sexualité sans se soucier du jugement des autres. D’ailleurs, à la vue de son portrait déformant de la contre-culture et du besoin d’émancipation des femmes, la jouissance individuelle apparait comme l’unique valeur viable, en opposition directe au passéisme lugubre qu’incarne ce policier nostalgique du franquisme.

Peu importe si l’ensemble manque de charme et de cohérence dramaturgique, ce film amateur n’en reste pas moins l’émergence d’un cinéaste capable de s’entourer d’artistes de talent et dont les principales obsessions, à commencer par les amitiés féminines, étaient déjà en phase de gestation. Mieux vaut tout de même éviter de le regarder en famille.

Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier : Bande-annonce

Pepi, Luci, Bom et autres filles du quartier : Fiche technique

Titre original : Pepi, Luci, Bom y otras chicas del montón
Réalisateur : Pedro Almodóvar
Scénario : Pedro Almodóvar
Interprétation : Carmen Maura (Pepi), Alask (Bom), Eva Siva (Luci), Félix Rotaeta (le policier et son frère jumeau)…
Photographie : Paco Femenia
Montage : José Salcedo
Musique : Alaska y los Pegamoides
Maquillage : Juan Farsac
Production : Pepon Coromina, Pastora Delgado, Ester Rambal…
Genre : Comédie
Durée : 77 minutes
Date de sortie : 31 octobre 1990
Espagne – 1980

 

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Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

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