Le Corbeau, un film de Henri-Georges Clouzot : critique

Partant d’un fait divers, Clouzot dresse, dans Le Corbeau, un tableau sombre de l’humanité

Synopsis : dans une petite sous-préfecture de province, des lettres anonymes dénoncent plusieurs habitants et, en particulier le Docteur Rémy Germain.

Après le succès de L’Assassin habite au 21, qui a pris des allures de petites comédies policières (mais qui cache bien son jeu, car c’est loin d’être aussi léger que ce qu’il paraît), Clouzot revient avec Le Corbeau. Et, au-delà d’une interprétation impeccable et d’un scénario très réussi, le réalisateur prouve qu’il maîtrise la mise en scène avec une maestria rare. Cadrages, mouvements de caméra, jeux d’ombres et de lumières, tout est absolument exceptionnel, d’autant plus que les effets ne sont jamais gratuits : ils contribuent tous à planter une ambiance et à renforcer un scénario déjà fort sombre.

Espionnage et suspicions

Ce scénario nous raconte, on le sait, l’histoire d’une petite ville, sous-préfecture quelconque, « ici ou ailleurs », dont les habitants sont victimes de lettres de dénonciations anonymes. Le premier réflexe qui s’impose, c’est que tout le monde suspecte tout le monde, et inversement. Dès la scène d’ouverture, les rumeurs circulent, quand deux petites vieilles s’amusent à dire que le père supposé de l’enfant mort n’est pas forcément son géniteur…

Et le cinéaste va se plaire à filmer ces messes basses, ces on-dit que l’on voit presque circuler. Mieux encore : sa caméra va mimer les indiscrétions des personnages. La mise en scène insiste sur les ouvertures et fermetures, les portes, les fenêtres, etc. Dès le plan d’ouverture, on découvre le village à travers une fenêtre, comme si on l’espionnait déjà. Et tout au long du film vont se multiplier ces plans pris à travers des portes, des fenêtres, le guichet de la poste, une serrure, etc. Tout le monde espionne les villageois. Y compris nous, et c’est là la grande force de la réalisation de Clouzot : nous mettre, nous spectateurs, directement au cœur du processus. A travers ce cinéma, qui est un art du voyeurisme par excellence, à travers cette caméra qui s’infiltre partout et pour laquelle rien n’est fermé, il nous met en situation d’espionnage. Nous ne vallons guère mieux que ce corbeau ; nous sommes lui, même : lors du défilé d’un enterrement, la caméra se met carrément à la place d’une lettre anonyme posée par terre sur le parcours.

De même, Clouzot sait parfaitement créer un suspense sur l’identité du corbeau en jouant sur les apparitions des personnages. Les différents personnages du film ne se contentent pas d’arriver à l’écran, ils y apparaissent presque par magie. Ils ne semblent pas là puis, d’un coup, on aperçoit leur présence. Du coup, les questions se posent inévitablement : depuis combien de temps sont-ils là ? Qu’ont-ils vu ? Entendu ? Certains se cachent même : le docteur Vorzet derrière son journal (comme l’archétype de l’espion) ou Germain derrière son rideau… Ce jeu sur les apparitions de personnages contribue fortement à l’instauration d’une ambiance pesante et d’une suspicion généralisée.

Un mystérieux docteur

Les accusations sont celles que l’on a habituellement dans ce genre de cas : maris cocus, détournements d’argent, etc. Avec une victime qui concentre la majorité des attaques du corbeau, le mystérieux docteur Germain (Pierre Fresnais, sec et rigide, l’exact opposé du rôle joyeux et agréable qu’il jouait dans le premier film de Clouzot). Personnage sombre et énigmatique, il a tout pour attirer la haine contre lui : on ne sait rien de son passé, il est séduisant mais peu sociable, talentueux et efficace donc susceptible d’attirer la jalousie, etc.

A ses côtés, Ginette Leclerc joue merveilleusement bien l’équivalent d’une femme fatale, toute en séduction et en fragilité. Le film convoque aussi de grands noms du cinéma français, dont certains étaient déjà présents dans le précédent film de Clouzot : Noël Roquevert, Pierre Larquey, etc.

Foule en furie

Le Corbeau ne se contente pas d’être un formidable suspense. La vision très noire du genre humain, qui sera une des caractéristiques du cinéma de Clouzot, s’y affirme avec force. Outre le thème de la culpabilité (tout le monde est coupable de quelque chose) et de la jalousie malsaine, le film montre comment une foule peut être amenée à un haut niveau de folie haineuse. Comment la jalousie, les frustrations, les petites haines ordinaires peuvent être transformées en un violent mouvement de masse si elles sont dirigées correctement. Comment les démagos peuvent manipuler des foules en les tenant par leurs haines.

C’est alors la quête d’une victime expiatoire et, à terme, la destruction de toute forme sociale. « Campagne d’assainissement », dira le corbeau. On reconnaît bien là le discours de tous les démagos haineux jouant sur les craintes et les frustrations. Discours appuyé sur un relativisme moral qui tendrait à nous faire croire que tout est possible, que rien n’est interdit, que la frontière entre Bien et Mal n’est qu’une vue de l’esprit. « Toutes les valeurs morales sont corrompues ». On songe, bien entendu, au discours que tiendra, quelques années plus tard, le personnage d’Orson Welles dans Le Troisième Homme. Et si, à cela, on ajoute la responsabilité d’une administration incompétente, on obtient un film hautement politique, toujours terriblement d’actualité de nos jours.

En cela, Le Corbeau n’est pas seulement un chef d’œuvre, mais l’un des films les plus importants du cinéma français.

Le Corbeau : Bande Annonce

Le Corbeau : Fiche Technique

Réalisateur : Henri-Georges Clouzot
Scénario : Louis Chavance, Henri-Georges Clouzot
Interprétation : Pierre Fresnay (Docteur Germain), Ginette Leclerc (Denise Saillens), Pierre Larquey (Docteur Vorzet), Noël Roquevert (Saillens), Pierre Bertin (le sous-préfet), Micheline Francey (Laura Vorzet), Liliane Maigné (Rolande).
Directeur de la photographie : Nicolas Hayer
Montage : Marguerite Beaugé
Musique : Tony Aubin
producteurs : René Montis, Raoul Ploquin
Société de production : Continental
Société de distribution : La Société des Films Sonores Tobis
Genre : drame, policier
Date de sortie : 28 septembre 1943
Durée : 92 minutes

France – 1943

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Herve Aubert
Herve Auberthttps://www.lemagducine.fr/
"professeur de français, j'ai découvert le cinéma grâce aux films de Spielberg des années 80, mais je suis vraiment devenu cinéphile avec John Huston (Quand la ville dort) et Akira Kurosawa (Le Chateau de l'Araignée), Humphrey Bogart (Le Faucon Maltais) et Marlon Brando (Sur les quais). Appréciant aussi bien le cinéma classique que moderne, les séries des années 60 que celles des années 2010, c'est de la diversité que je tire mes plaisirs."

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