La Mécanique de l’ombre, un film de Thomas Kruithof : Critique

Avec La Mécanique de l’ombre, pour une fois librement adapté de complots avérés ou supposés et non d’une oeuvre littéraire, Thomas Kruithof nous livre un premier long métrage d’espionnage incisif au climat austère quasiment irréprochable.

Synopsis : Deux ans après un « burn-out », Duval est toujours au chômage. Contacté par un homme d’affaire énigmatique, il se voit proposer un travail simple et bien rémunéré : retranscrire des écoutes téléphoniques. Aux abois financièrement, Duval accepte sans s’interroger sur la finalité de l’organisation qui l’emploie. Précipité au cœur d’un complot politique, il doit affronter la mécanique brutale du monde souterrain des services secrets.

Après un premier court métrage à la photographie grise et décolorée, Rétention, qui lui a valu une sélection dans une quinzaine de festivals à travers le monde, Thomas Kruithof a voulu retracé le parcours d’un individu lambda au sein d’un complot politique qui le dépasse. Il s’est inspiré notamment de la crise des otages du Liban dans les années 80, des carnets de Takieddine ou encore plus globalement du soupçon d’instrumentalisation des services secrets à des fins politiques qui flotte dans nos actualités. Pour le personnage égaré, François Cluzet avoue s’être influencé du « Pigeon », un roman de Patrick Suskind racontant l’histoire d’un guichetier de banque à la vie très rangée qui est confronté à sa solitude et à l’arrivée d’un pigeon dans sa chambre. La mécanique de l’ombre n’a rien du récit imbriqué torturé d’un John le Carré ou du divertissement bessonien d’un Eric Rochant (Möbius, Le Bureau des Légendes) et cependant a tout d’un grand, très très grand. Pourquoi ?

En mentionnant la série française avec Mathieu Kassovitz, on s’approche de la thématique seulement, car le DGSI représentée par Sami Bouajila est en cause, mais nous sommes clairement du côté civil plongé dans l’ombre d’une politique qui use de moyens secrets pour arriver à ses fins. Ce méticuleux Duval, dépassé par un quotidien dans les assurances, s’est réfugié dans l’alcoolisme suite à un licenciement. L’élipse pose un voile sur ces deux années passées au sein des Alcooliques Anonymes. Voici donc ce nouveau point de départ pour cet homme qui a presque tout perdu, après un an de sobriété, félicité par le gros Albert des AA. On retrouve dans l’écriture, une sensibilité sur ce complexe empirique de Stephen King (l’espoir d’un nouveau départ dans un contexte de sobriété), un héros cible faux coupable hitchcockien et une solitude entre quatre murs polanskienne. Habilement, simplement, efficacement surtout, l’enfer dans lequel se plonge Robert Duval – réduit à son puzzle 1000 pièces, sa table formica et l’arrivée d’une nouvelle alcoolique qu’il semble parrainer -, semblable à un glissement de terrain, ne cesse de se creuser jusqu’au dénouement final qui manque cruellement de surprise.

Le principal défaut de cette « mécanique » d’excellente facture est en effet son atmosphère qui reste cloisonnée dans une photographie terne, froide et une réalisation sobre et concise. Si l’emprise est effective, il n’en reste pas moins que les seules apparitions d’hémoglobine à l’écran manquent de carnation. A trop vouloir rester modéré, pondéré, le parti pris est satisfaisant, voire honorable, mais retombe dans un lancinant refrain monocorde. Pour cette raison, l’usage d’un grand écran est inutile tant le long métrage peut être apprécié sur un autre support. Restons positif. La mécanique est savamment huilée, les rouages bien agencés et tel un produit de consommation basique à réaliser, le cahier des charges est respecté sans une réelle appropriation. Mais ne critiquons pas le cordonnier pour nous avoir chaussés, portant lui-même de très beaux souliers, mais applaudissons-le pour les avoir, sans nous le demander, nettoyés, cirés et imperméabilisés. D’autant plus que c’est sa première paire de toute sa carrière! A l’image comme à la réalisation, rien n’est épargné, si ce n’est le spectaculaire ou la surenchère. Les mauvaises langues crieront au manque d’ambition, les esthètes loueront les mérites de cette épuration. Telle une rivière tranquille, au courant fragile mais certain, grise abyssale et non pourpre, le thriller se contente de peu de pièces pour nous composer un puzzle ordonné et correctement orchestré. On attend le prochain avec impatience !

La Mécanique de l’ombre : Bande Annonce

La Mécanique de l’ombre : Fiche Technique

Réalisateur : Thomas Kruithof
Scénario : Yann Gozlan, Thomas Kruithof
Interprétation : François Cluzet (Robert Duval), Denis Podalydès (Clément), Sami Bouajila (Labarthe), Simon Abkarian (Grefaut), Alba Rohrwacher (Sara), Philippe Résimont (De Grugy), Daniel Hanssens (Albert, le responsable des AA)
Photographie : Alexandre Lamarque
Montage : Jean-Baptiste Beaudoin
Décors : Thierry François
Producteurs : Matthias Weber, Thibault Gast et Geneviève Lemal, Arlette Zylbergberg
Production : 24 25 Films et Scope Pictures
Distribution (France) : Océan Films
Genre : thriller, espionnage
Durée : 93 min.
Date de sortie : 25 août 2016 (Festival du Film Francophone d’Angoulême) – 11 janvier 2017

France, Belgique – 2017

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Antoine Mournes
Antoine Mourneshttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières ambitions, à l'âge d'une dizaine d'années, était d'écrire des histoires à la manière des J'aime Lire que je dévorais jusqu'en CM2. J'en dessinais la couverture et les reliais pour faire comme les vrais. Puis la passion du théâtre pour m'oublier, être un autre. Durant ses 7 années de pratique dans diverses troupes amateurs, je commence des études d'Arts du Spectacle qui débouche sur une passion pour le cinéma, et un master, en poche. Puis, la nécessité d'écrire se décline sur les séries que je dévore. Depuis Dawson et L’Hôpital et ses fantômes de Lars Von Trier sur Arte avec qui j'ai découvert un de mes genres ciné préférés, l'horreur, le bilan est lourd, très lourd au point d'avoir du mal à établir un TOP 3 fixe. Aujourd'hui, c'est Brooklyn Nine Nine, Master of Sex et Vikings, demain ? Mais une chose est sûre, je vénère Hitchcock et fuis GoT, True Detective et Star Wars. L'effet de masse m'est assez répulsif en général. Les histoires se sont multipliées, diversifiées, imaginées ou sur papier. Des courts métrages, un projet de série télévisée, des nouvelles, un roman, d'autres longs métrages et toujours plus de critiques..?

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