A Jamais, un film de Benoît Jacquot : Critique

Réalisateur prolifique du cinéma français, Benoît Jacquot apporte une nouvelle adaptation à sa filmographie. Après Dostoïevski, Henry James ou encore Marivaux, c’est au tour de l’auteur fantasque Don DeLillo de passer à la moulinette du réalisateur français. A Jamais, malgré un résultat inégal, voit avant tout briller Julia Roy, véritable révélation du film et future étoile du cinéma français.

Synopsis: Laura et Rey vivent dans une maison au bord de la mer. Il est cinéaste, elle crée des « performances » dont elle est l’actrice. Rey meurt —accident, suicide ?—, la laissant seule dans cette maison. Mais bientôt, seule, elle ne l’est plus. Quelqu’un est là, c’est Rey, par et pour elle, comme un rêve plus long que la nuit, pour qu’elle survive.

Un film de genre inégal, bipolaire et complexe

Benoît Jacquot est un grand littéraire. Fervent adepte de romans et de philosophie, il considère l’adaptation comme un exercice libre, où le style de l’auteur et ses idées doivent primer sur la fidélité au support originel. Un point de vue pour le moins étonnant, quand on connaît la tendance des cinéastes à reproduire fidèlement les ouvrages qu’ils adaptent, mais pas dénué d’intérêts, puisque la notion d’adaptation trouve ici tout son sens. Cependant, si Dostoïevski ou Marivaux semblent accessibles pour la majorité des lecteurs, Don DeLillo, auteur fantasque contemporain, reste une autre affaire. Seul le grand David Cronenberg s’y est risqué, avec Cosmopolis, l’un des longs métrages les plus controversés et haïs du réalisateur. C’est donc la jeune actrice Julia Roy, aperçue brièvement dans Arrête ou je continue de Sophie Fillières, qui propose à Benoît Jacquot un script, adapté très librement de The Body Art de Don DeLillo. Si les thématiques restent fidèles à l’œuvre d’origine, le mot d’ordre reste la liberté dans l’adaptation, une absence de contraintes à la fois louable et préjudiciable. Divisé en deux parties bien distinctes, A Jamais dissocie aussi les genres dans cette bipolarité du récit. Benoît Jacquot n’arrive donc jamais à trouver l’équilibre entre film de genre à l’aura mystique et drame psychologique poignant, préférant allouer à chacune de ces parties le genre le plus pertinent. Cette division est malheureusement discutable, tant elle rend alambiqué un long métrage déjà complexe par l’œuvre originale qu’elle adapte. Malgré tout, on ne peut que saluer le soin apporté à la photographie ainsi qu’au cadrage, tout deux utilisés comme une arme efficace pour troubler le spectateur. Il n’en reste pas moins un constat inégal pour la réalisation, tantôt contemplative et maligne avec la présence de plan séquence envoutant et tantôt peu inspirée dans le traitement qu’elle dévoue au mysticisme du long métrage. Un bilan d’autant plus décevant, quand il contraste avec la réussite du scénario, prenant et déroutant, écrit intégralement par l’actrice Julia Roy.

Une adaptation libre et prenante, portée par Julia Roy, la révélation du film

Originaire d’Autriche, Julia Roy a débuté sa carrière d’actrice au théâtre dans des représentations de Shakespeare ou Tchekhov. Véritable révélation, elle porte le long métrage pour son premier grand rôle sur grand écran, arrivant même à effacer ses ainés tels que Matthieu Amalric ou Jeanne Balibar, prouvant son réel talent. Elle livre une performance habitée de Laura, personnage troublant et imprévisible, un rôle écrit avec maestria par son interprète. En effet, le film constitue en réalité sa réussite, une œuvre qu’elle a imaginée de bout en bout et qui constitue un succès aussi vif que réjouissant. Toujours prenant, tout en étant assez déroutant pour laisser place à l’interprétation, le scénario de Julia Roy émeut autant qu’il intrigue, rendant le récit empli de mysticisme. Ce même mystère se déployant tout au long de l’histoire, avec des rebondissements classiques mais efficaces, réussissant la prouesse de clarifier un ouvrage originel déroutant de complexité. Malgré sa facture conventionnelle, Julia Roy réussit pour sa première œuvre d’écriture à toucher à l’émotion tout en mêlant les genres au sein d’un seul et même long métrage. Une réussite qui réjouit avant tout par son caractère rare dans un premier scénario et parce qu’il s’agit là d’un film de genre, style de cinéma très intéressant et pourtant beaucoup trop sous-représenté dans le paysage cinématographique français. On pourra regretter un manque de justesse et de clarté, inhérent au livre de Don DeLillo et qui s’est révélé être une marche trop haute pour la jeune scénariste. Néanmoins, on retiendra des thématiques intéressantes, notamment celle de la passion amoureuse, au point de rompre psychologiquement, et l’influence de la condition d’artiste dans la vie de tous les jours. Julia Roy gagne donc son pari, celui d’adapter librement une œuvre complexe et trouble dans son récit, tout en sacralisant les thématiques qui lui étaient chères.

Ainsi, A Jamais constitue un exercice de style imparfait mais intéressant dans le genre sous-représenté du cinéma de genre. Malgré ses faiblesses de réalisation et de complexité, il consacre l’immense espoir de Julia Roy, interprète habitée et scénariste de talent. A Jamais reste donc un long métrage perclus de bonnes intentions et regorgeant de qualités, un film français honnête, troublant et prenant. De par ses thématiques, son ambiance et son récit, il constitue une réussite pour une adaptation de l’un des auteurs les plus mystérieux de notre génération.

A Jamais : Bande-annonce

L’Histoire de l’Amour : Fiche Technique

Titre original : A Jamais
Réalisation : Benoît Jacquot
Scénario : Benoît Jacquot et Julia Roy d’après le roman Body Art de Don DeLillo
Interprétation : Julia Roy (Laura), Matthieu Amalric (Rey), Jeanne Balibar (Isabelle)
Décors : Paula Szabo
Costumes : Raf Simons
Montage : Julia Gregory
Musique : Bruno Coulais
Production : Paulo Branco
Sociétés de production : Alfama Films Production et Leopardo Filmes
Sociétés de distribution : Alfama Films
Langue : français
Durée : 86 minutes
Genre : Drame, Fantastique
Dates de sortie : 7 décembre 2016

France, Portugal – 2016

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Louis Verdoux
Louis Verdouxhttps://www.lemagducine.fr/
Louis Verdoux : Lycéen passant en première économique et sociale, j'ai commencé ma passion cinéphilique avec le film Spider-Man de Sam Raimi, devenu mon super héros préféré. Cependant mon addiction au cinéma s'est confirmé avec deux films, The Dark Knight de Christopher Nolan et surtout Drive de Nicolas Winding Refn que je considère encore comme mon film préféré. En si qui concerne mes goûts, je suis quelqu'un de bon public donc je déteste rarement un film et mes visionnages ne se limite à aucun genre, je suis tout aussi bien tenté par Enemy que par Godzilla. Le cinéma est bien plus qu'un art et j'espère vous le faire partager

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