L’invitation, un film de Michael Cohen : Critique

Critique de L’invitation : Michael Cohen se donne le rôle d’un jeune homme dont les rapports houleux avec son meilleur ami (Nicolas Bedos) vous feront hésiter à vous montrer serviable au milieu de la nuit.

Synopsis : Raphaël reçoit, à trois heures du matin, un appel à l’aide de son meilleur ami Léo, qui lui annonce être en panne de voiture en pleine forêt de Fontainebleau, à une heure de chez lui. Poussé par sa copine à partir le dépanner, Raphaël se rend compte que Léo n’est pas en panne mais l’attend avec une caisse de champagne, prêt à fêter sa venue dans ce qu’il qualifie de « test de l’amitié ». Cette soirée impromptue va mettre leur vieille complicité à rude épreuve.

Bromance made in comédie franchouillarde

A l’origine, L’invitation est une bande-dessinée, publiée en 2010, scénarisée par Jim et dessinée par Dominique Mermoux. C’est là que Michael Cohen a trouvé cette idée de « test de l’amitié » et des tensions qui vont naitre entre les deux copains qui s’y essaieront. Il faut bien reconnaitre que, contrairement aux nombreuses comédies américaines qui l’exploitent dans la tradition du buddy-movie, la thématique de l’amitié masculine est un élément que les réalisateurs français n’ont pas pour habitude de traiter sur le ton de l’humour. C’est tout à fait dans cette direction que se dirige cette adaptation, celle d’une amitié entre deux potes, traitée ni sur un ton mélancolique façon Le Cœur des hommes ni comme un étalage de virilité tendance Les Valseuses. Par cette volonté assumée de s’aligner sur les modèles américains de la bromance pour en faire un support de comédie, sans en faire une balourdise immature et bon-sentimentaliste, le second long-métrage est un film qui s’éloigne des schémas classiques du cinéma hexagonal.

Et pourtant, les réflexes ont la vie dure : Michael Cohen n’a pas pu s’empêcher de bâtir son scénario en exploitant des poncifs propres aux productions franchouillardes. Le schéma de la réconciliation entre les deux personnages et leur caractérisation sont les cas les plus flagrants de cette écriture pleine de stéréotypes. Mais, précisons-le car c’est un point de clivage dans le public contemporain, « franchouillard » n’est pas ici synonyme de « comédie populaire ». Nous sommes en effet aux antipodes de ces gaudrioles à la gloire de la culture beauf portées par des Danny Boon et autres Franck Dubosc, mais bien dans cet esprit si typiquement parisien aisément qualifiable de « bobo ». En cela, on peut au moins féliciter Cohen de ne pas avoir cherché à filmer un univers qui ne serait pas le sien dans le seul but d’élargir son public.

La principale source de situations propices aux rires des spectateurs est incontestablement le caractère extravagant du personnage de Léo, ainsi que le décalage que cela crée avec son ami Raphael, dont le manque d’assurance va également mettre à mal son couple. La seule idée de donner le rôle de ce play-boy hédoniste – ou queutard narcissique, c’est selon – à Nicolas Bedos, habitué à jouer sur scène comme à l’écran de tels rôles de grandes-gueules nonchalants – ou connards, c’est selon –, génère des scènes aux dialogues crus délectables sans même qu’il ait à en faire des tonnes. Que l’on aime ou pas le personnage, il est impossible de nier que, sans lui, le film n’aurait pas son piquant, et serait même franchement fade.

De par son seul concept, L’invitation est une pure « comédie de potes », avec ce que cela peut impliquer de meilleur (la sincérité des acteurs) comme de pire (des choix de casting et des private jokes difficilement justifiables).

Evidemment, on pouvait craindre que, en se donnant le rôle principal, Michael Cohen succombe à l’envie de braquer sa caméra sur lui. C’est quelque part ce qu’il fait en adoptant le découpage de la bande dessinée qui reste au plus près de cet antihéros auquel il prête humblement ses traits. Fort heureusement, plutôt que ce spectacle égocentré tant redouté, on appréciera qu’il parvienne astucieusement à exploiter cette mise en scène à la première personne pour nous faire assidûment profiter du ressenti de son personnage. Ce constat est particulièrement perceptible dans les scènes relatant ses contacts avec ses proches, telles que cette fête entre amis où la vie de famille apparait pour lui comme un environnement oppressant. Toutefois, ce dispositif a pour limite de ne pas permettre aux personnages secondaires, hormis bien sûr ce Léo indispensable à l’évolution de Raphaël, de se développer au-delà de leur seule fonction dramaturgique.

Parmi les éléments qui semblaient indissociables de l’écriture « à la française », la relation de couple de Raphaël avec sa copine Hélène était un passage obligé. Le choix de Camille Chamoux pour prêter ses traits à cette petite-amie perturbée par le manque d’engagement de son homme est sans doute l’un des éléments les moins percutants de ce casting, tant ses scènes manquent de crédibilité et d’intensité. Le reste du casting est essentiellement composé par des proches du duo Cohen/Bedos, créant ainsi une véritable synergie dans les rôles de cette bande de potes, même si le scénario ne leur laissera jamais l’occasion de briller. D’autres acteurs se voient également offrir, pour le plus grand plaisir des spectateurs qui sauront les identifier, de courtes apparitions, presque un caméo, comme c’est le cas de Patrick Prejean, de Bernie Bonvoisin ou encore de Jean-Pierre Malo. On remarquera en plus un autre petit rôle, qui est d’ailleurs un ajout par rapport à la bande-dessinée : celui de Gustave Kervern, certes lui-aussi caricatural dans le sens où il est pensé comme l’antithèse de ce qu’incarne Léo, mais utilisé dans le scénario de façon à le rendre véritablement attendrissant.

Globalement, le ton de L’invitation est celui de la comédie intimiste, avec toutes les limites que cela sous-entend. Mais, sans forcement faire dans la finesse, et parce qu’il ne sombre jamais ni dans le machisme de mauvais goût ni dans la bien-pensance puérile, le second long-métrage de Michael Cohen a au moins la qualité d’être une peinture assez juste des rapports humains, à l’heure où cette simple notion s’apparente à une espèce en voie de disparition.

L’invitation : Bande-annonce

L’invitation : Fiche Technique

Réalisation : Michaël Cohen
Scénario : Michaël Cohen, Lena Coen, Dan Coen et Nicolas Bedos, d’après la BD de Dominique Mermoux et Jim
Interprétation : Michaël Cohen (Raphael), Nicolas Bedos (Léo), Camille Chamoux (Hélène), Gustave Kervern (Philippe)…
Image : Jean-Christophe Beauvallet
Montage : Brian Schmitt, Julia Gregory
Musique : Alexis Rault
Production : Thierry Ardisson, Rodolphe Bourgeron, Serge de Poucques, Maxime Delauney, Sylvain Goldberg…
Société de production : Nolita Cinema, Orange Studio, MR Production
Distribution : Légende Distribution
Genre : Comédie
Durée : 90 minutes
Date de sortie : 9 novembre 2016
France – 2016

[irp posts= »79004″ name= »Snowden : rencontre avec Oliver Stone »]

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.