La Taularde, un film d’Audrey Estrougo : critique

D’emblée, les premières minutes de La Taularde donnent le ton. L’image est froide, l’atmosphère suffocante. On y voit Sophie Marceau au fond du cadre, exécutant les ordres de la chef pénitentiaire, postée au premier plan, lors de la visite de contrôle avant son entrée en cellule. Se mettant entièrement nue, se penchant en avant, toussotant, c’est profondément mal à l’aise que l’héroïne traverse cette première épreuve humiliante, début d’un long parcours du combattant dans un univers des plus impitoyables : la prison pour femme. Et le regard porté par la réalisatrice Audrey Estrougo sur le milieu carcéral féminin prendra la forme d’une plongée ultra réaliste.

Un Prophète 100% féminin

Cette vision du drame était déjà la forme que prenait le précédent long métrage de la réalisatrice, Une Histoire Banale, qui racontait le calvaire d’une femme à se remettre de son viol. Complètement déboussolée par cet acte, ne sachant comment réagir ni que faire, elle basculera dans l’automutilation morale et changera complètement son rapport vis-à-vis des hommes et de sa sexualité. Formidablement interprété par Marie Denarnaud (qui joue également dans La Taularde), le film, malgré un discours un brin rédhibitoire, ne sombrait pas dans la caricature et proposait un climat anxiogène entièrement tourné vers la psychologie du personnage et la difficulté de sa reconstruction.  Pour La Taularde, le schéma narratif est certes différent, de par la nature de son propos (drame psychologique pour l’un, drame carcéral pour l’autre), mais possède une structure identique. D’une part, un climat des plus austères et froids, où le spectateur est souvent mis mal à l’aise par l’authenticité des décors (le film a été tourné dans une prison désaffectée à Rennes) et le réalisme des mises en situations. A l’instar d’Un prophète de Jacques Audiard, la notion d’enfermement est très bien représentée à l’écran, grâce à une caméra fixe, filmant au plus près les actrices, et une tension entre les personnages (quel que soit leur rôle, prisonnière ou surveillante) montant crescendo jusqu’à un final des plus dramatiques. Cette violence est d’ailleurs très bien gérée par la réalisatrice, n’en montrant décemment pas trop (au risque de tomber dans le sensationnel) mais plutôt en la suggérant. Il n’est pas anodin que la scène la plus violente du film est simplement suggérée (à l’image de la scène du viol dans Une Histoire Banale), le drame étant uniquement palpable dans les yeux de Sophie Marceau.

Celle-ci constitue d’ailleurs la deuxième caractéristique du style de réalisation d’Audrey Estrougo : un personnage principal féminin embrassant l’écran, dépassé par sa situation mais cherchant à avancer, interprété avec brio par son actrice. Sophie Marceau crève en effet l’écran : le personnage est suffisamment riche pour qu’elle laisse libre cours à une palette de jeu diversifiée. Déterminée mais psychologiquement faible face à l’agressivité de certaines codétenues, elle arrivera cependant à s’affirmer face à ces mauvais coups, quitte à devenir non pas une véritable leader vis-à-vis de ses camarades (ce que peut laisser supposer un scénario de cette trempe) mais au moins à offrir une réponse équivalente aux coups qu’elle reçoit. Sophie Marceau n’est cependant pas seule : elle est accompagnée d’une galerie d’actrices quasiment toutes impeccables, dont la composition est souvent marquée par la justesse. On retiendra notamment Marie Sohna Condé dans le rôle de la chef pénitentiaire, brillante par sa sobriété dans la fermeté de ses propos et son attitude douce-amère, ainsi que Suzanne Clément (la voisine dans Mommy de Xavier Dolan), sympathique codétenue prenant sur elle, et Marie Denarnaud, nouvelle surveillante dans ce système dont elle ne maîtrise pas tous les codes. Eye Haidara, Alice Belaïdi et Nailia Harzoune surprennent quant à leur violence sous-jacente, prête à exploser à tout moment. D’autres personnages sont également à notifier, forts d’une personnalité et d’un passé dont on aimerait en savoir davantage. Malheureusement, nous touchons ici au principal problème de la Taularde.

Dans sa générosité à dépeindre l’enfer en multipliant les personnages secondaires, certains sont extrêmement survolés alors que leur profil développé initialement incitait le spectateur à en savoir davantage. Ce constat concerne principalement deux personnages. Tout d’abord, celui de la surveillante que les prisonnières surnomment Robocop (à cause de sa fermeté avec celles-ci) dont les origines maghrébines semblables à certaines des détenues auraient pu donner lieu à une problématique intéressante sur le racisme. Ensuite, le personnage d’Anne le Ny, grand perdant de cette prise de position : sa description reste relativement floue (présentée au début comme une aide sincère de Sophie Marceau, puis une véritable opportuniste et enfin assimilée à une criminelle) alors qu’un réel développement aurait permis au spectateur de l’identifier clairement. D’autres personnages sont enfin totalement anecdotiques, notamment du côté des hommes. Ils sont ici au nombre de deux, réduits à l’état d’éducateur sportif, ou d’aides à l’extérieur (le fils de Sophie Marceau), donnant lieu à des scènes involontairement comiques (séquence de la balle au prisonnier, ou encore la passation du téléphone portable lors de la scène du parloir de manière très … confidentielle).

Malgré ce principal défaut de vouloir trop en présenter et ne pas en développer assez, La Taularde reste une bonne surprise dans le paysage cinématographique français actuel. Se rapprochant davantage du réalisme d’un Prophète ou des Poings contre les murs que d’un Orange is the New Black, le film constitue une plongée suffocante dans un univers finalement peu représenté à l’écran, porté par une Sophie Marceau à fleur de peau. Enfin, dans un souci d’éviter tout manichéisme, la réalisatrice nous démontre que les deux catégories de personnages souffrent de ce système, autant les prisonnières que les surveillantes. « Tu veux savoir la différence entre toi et moi Leroy ? », s’exclame une pénitentiaire. « C’est que quand tu seras partie dans dix ans, moi je serai toujours là. »

Synopsis : Pour sauver l’homme qu’elle aime de la prison, Mathilde prend sa place en lui permettant de s’évader. Alors que sa survie en milieu carcéral ne dépend que de lui, Mathilde n’en reçoit plus aucune nouvelle. Isolée, soutenue uniquement par son fils, elle répond désormais au numéro d’écrou 383205-B. Mathilde deviendra-t-elle une taularde comme une autre ?

La Taularde : Bande-annonce

La Taularde : Fiche technique

Réalisation : Audrey Estrougo
Scénario : Audrey Estrougo, Agnès Caffin
Interprétation : Sophie Marceau (Mathilde Leroy), Suzanne Clément (Anita Lopes), Anne Le Ny (Marthe Brunet), Eye Haidara (Nato Kanté), Julie Gayet (Maître Nadège Rutter), Alice Belaïdi (Samira Belhadj), Marie Denarnaud (Léa), Carole Franck (Babette)…
Photographie : Guillaume Schiffman
Montage : Céline Cloarec
Son : Frederic de Ravignan
Producteurs : Sylvain Goldberg, Serge de Poucques, Julie Gayet, Nadia Turincev, Clément Calvet, Jérémie Fajner
Sociétés de production : Rouge International, Nexus Factory, Superprod, Orange Studio, France 2 Cinéma, Cinéfrance, UMedia, Guerrar and Co
Distribution (France) : Rezo Films
Durée : 100 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 14 septembre 2016

Interdit aux moins de 12 ans
France – 2016

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Kevin Beluche
Kevin Beluchehttps://www.lemagducine.fr/
Grand passionné de cinéma depuis mes 3 ans, âge auquel j’ai pour la première fois mis les pieds dans une salle de cinéma (Aladdin !), je n’ai depuis cessé d’alimenter mon amour vis-à-vis du septième art. A travers des critiques ponctuelles, des discussions endiablées entre passionnés et amis, de nombreux achats d’objets collector et de sorties, cet art est devenu un réel besoin ne demandant qu’à être assouvi encore davantage. Ayant un double diplôme dans la finance et la comptabilité à Nancy, je travaille actuellement dans une boite de BTP en tant que responsable administratif. Mais fort heureusement, le cinéma ne m’a jamais réellement lâché, l’écriture me permettant de transmettre les rouages et mécanismes de ma passion.

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