Moka, un film de Frédéric Mermoud : Critique

Avec un titre aussi laconique, le nouveau film du suisse Frédéric Mermoud , Moka, suscite la curiosité.

Synopsis : Munie de quelques affaires, d’un peu d’argent et d’une arme, Diane Kramer part à Evian. Elle n’a qu’une obsession : retrouver le conducteur de la Mercedes couleur moka qui a renversé son fils et bouleversé sa vie. Mais le chemin de la vérité est plus sinueux qu’il n’y paraît. Diane devra se confronter à une autre femme, attachante et mystérieuse…

Coffee and Cigarettes

Moka, c’est une couleur café, belle et élégante. Ainsi est le film du cinéaste, beau et élégant, à l’image de cette entame très forte, Diane (impressionnante Emmanuelle Devos) qui se tape obstinément et compulsivement le front contre une baie vitrée donnant sur le lac Léman, posant d’emblée le postulat d’une certaine intensité.

Diane Kramer est alitée dans ce qui s’apparente à une clinique. Il s’agit plus vraisemblablement d’un hôpital psychiatrique ou d’une maison de repos. Dans les volutes de la fumée des cigarettes qu’elle brûle les unes après les autres, elle a des visions d’un jeune garçon qui pourrait être son fils. C’est son fils, c’était son fils, et assez vite on comprend que celui-ci a été renversé et tué par un chauffard au volant d’une voiture couleur moka, selon le détective qu’elle a engagé. Diane se sauve de la clinique et traverse la frontière pour suivre à Evian la trace d’une voiture couleur moka, et suspecte.

Moka a tout l’air d’un revenge movie, d’une vigilante à la mode romande, avec cette femme qui va friser la folie dans sa recherche du ou de la meurtrière de son fils, puisqu’il faut appeler un chat un chat. Pourtant, le film est beaucoup plus que ça, et se focalise surtout sur son chemin cathartique pour tenter de revenir vers le monde des vivants. Frédéric Mermoud installe certes une ambiance anxiogène, quand il met sa protagoniste face à Marlène (Nathalie Baye), celle qu’elle pense être la chauffarde. Il réussit à mettre parfaitement en scène le danger permanent que Marlène et ses proches courent, face à une mère paradoxalement aussi perdue que déterminée, capable de tout à tout moment…

Mais ce qui touche dans son film, c’est surtout la solitude et la douleur de Diane, qui ne sait vers qui ni vers quoi diriger sa souffrance. Simon, son mari interprété avec beaucoup de justesse et de pudeur par un Samuel Labarthe aussi élégant qu’à l’habitude, devient presque un ennemi, celui qui n’a pas su empêcher le désastre, celui qui reste raisonnable et qui a accepté l’inacceptable. Au contraire, dans son parcours vengeur, elle rencontre de nouvelles personnes, dont Marlène, et leur contact la ramène petit à petit dans le réel, l’éloigne quelque peu de ses intentions borderline qui ne sont d’ailleurs pas sans nous rappeler la récente prestation de Marina Foïs dans l’excellent Irréprochable de Sébastien Marnier. Marlène la coupable devient à son insu presque une bouée de sauvetage pour Diane.

Emmanuelle Devos est parfaite dans ce rôle de femme triste et esseulée, qu’elle a déjà embrassé de manière évidemment plus ou moins différente dans plusieurs de ses récents films : Le temps de l’aventure de Jérôme Bonnell, La Vie domestique d’Isabelle Cjazka, ou encore Arrête ou je continue de Sophie Filières. L’actrice sait déployer une forme de mélancolie qui apporte une forte crédibilité à ces films, et dans Moka, son jeu si particulier décuple l’intensité dramatique de la survenue de la mort d’un fils.

Quant à Nathalie Baye, elle est également dans un registre doux- amer et émouvant. Son personnage,  une gérante de parfumerie, « un truc pour les vieilles qui veulent paraître jeunes » comme dira sa propre fille Elodie (Diane Rouxel) prend conscience de son âge, du moindre désir qu’elle semble susciter auprès de son amant plus jeune, des doutes et des peurs que cela engendre. Marlène fait presque écho à Nathalie Baye, une talentueuse actrice que l’on voit vieillir sous nos yeux. Quand Marlène parle, c’est presque Nathalie Baye qu’on entend. Elle livre ici une très belle performance, empreinte de douceur et de sensibilité.

Comme un vrai thriller, Moka connaît des twists dont l’exploitation est cependant assez maladroite, pour ne pas dire expéditive. Toute à son intrigue psychologique, réussie au demeurant, le cinéaste a oublié ce fil-ci de son métrage, et c’est dans une sorte de maelstrom foutraque qu’il délivrera à la fin du film coups de théâtre et révélations. Beaucoup trop tardivement en tout cas pour donner du corps à l’intrigue policière déjà très ténue. Même les scènes les plus musclées (coups de feu, courses poursuites) verseront dans une symbolique plutôt lourde et convenue, et ne rapprochent en rien le film de son côté thriller initial.

Le spectateur retiendra plutôt ces beaux portraits de femmes, celui de Diane Kramer en particulier, un personnage riche et évolutif, même s’il n’apporte pas au film le dynamisme qui lui manque. Il retiendra également l’époustouflante photo d’Irina Lubtchansky aidée par une nature généreuse, depuis les hauteurs d’Evian jusqu’aux miroitements du Lac Léman, superbement filmée dans son calme trompeur, à l’instar de Marlène et de Diane. Une réussite en demi-teinte donc, faute à une certaine mollesse, mais un film qui est loin d’être déplaisant à visionner…

Moka : Bande annonce

Moka : Fiche technique

Réalisateur : Frédéric Mermoud
Scénario : Antonin Martin-Hilbert, Frédéric Mermoud d’après le roman de Tatiana de Rosnay
Interprétation : Emmanuelle Devos (Diane), Nathalie Baye (Marlène), David Clavel (Michel), Samuel Labarthe (Simon), Olivier Chantreau (Vincent),Diane Rouxel(Elodie), Jean-Philippe Écoffey (Le détective)…
Musique : Christian García, Grégoire Hetzel
Photographie : Irina Lubtchansky
Montage : Sarah Anderson
Producteurs : Damien Couvreur, Julien Rouch, Tonie Marshall, Co-producteur : Jean-Stephane Bron
Maisons de production : Bande a Part Films, Diligence Films, Tabo Tabo Films
Distribution (France) : Pyramide Distribution
Récompenses : Variety Piazza Grande Award, Festival du film de Locarno, Edition 2016
Durée : 89 min.
Genre : Drame
Date de sortie : 17 Août 2016

France, Suisse – 2016

 

Festival

Festival Lumière 2026 : Wildwood, ou le vertige de la démesure

Depuis "Coraline" en 2009, LAIKA n’a cessé de repousser les limites de l’animation en volume. Présenté au Festival Lumière 2026, "Wildwood : La Prophétie de la forêt" pousse cette ambition à son paroxysme. Si son scénario peine parfois à convaincre, sa prouesse plastique témoigne d’un savoir-faire assez exceptionnel, porté par le travail du chef opérateur Caleb Deschanel qui était présent à Lyon.

Festival Lumière 2026 : Ray Gunn, le miracle de Brad Bird

Avec "Ray Gunn", Brad Bird ressuscite un projet vieux de trente ans dans un polar animé rétro-futuriste où l’héritage du film noir rencontre une société rongée par le racisme, la corruption et les faux-semblants. Entre virtuosité visuelle, richesse thématique et grand spectacle, le réalisateur des Indestructibles signe un bonbon à l’amertume néo-noir, aussi foisonnant que réjouissant.

Festival Lumière 2026 : Peking Opera Blues, Tsui Hark en maestro

Quarante ans après sa sortie hongkongaise, "Peking Opera Blues" arrive enfin dans les salles françaises le 21 octobre, restauré en 4K. Dans le Pékin chaotique de 1913, trois femmes que tout oppose se retrouvent à l’opéra pour une aventure où le vaudeville bouscule le pouvoir. Un classique survolté, tendre et irrésistible, (re)découvert au Festival Lumière 2026, dont Tsui Hark était l'un des grands invités.

Deauville 2026 : La Gradiva, la jeunesse pétrifiée

Grand Prix de la Semaine de la Critique à Cannes, "La Gradiva" relate le voyage scolaire d'une classe de terminale dans la région de Naples. En transcendant les codes du "teen movie", Marine Atlan brosse le portrait vibrant d’une génération inquiète et sensible. Un drame mélancolique plein de grâce et de poésie.

Newsletter

À ne pas manquer

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

Héros (2007) : Une séquestration sur les nerfs

Et c'est peut-être là que le film trouve sa plus belle idée : faire de la solitude un personnage à part entière, invisible mais omniprésent, qui hante chaque recoin de l'appartement. Pierre Forêt ne cherche pas tant à être aimé qu'à être enfin entendu, et c'est cette nuance qui donne au personnage sa fragilité touchante. On en sort avec l'impression étrange d'avoir ri à des choses qui ne font pas rire, et d'avoir pleuré à des choses qui ne font pas pleurer non plus. Tout le paradoxe de ce Héros, et sans doute sa plus grande force.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.

Minotaure : nourrir l’ogre

Exilé en France, Andreï Zviaguintsev est de retour, neuf ans après le mémorable Faute d'amour. Reprise de La Femme infidèle de Chabrol, cette chronique d'un adultère virant au drame fait écho à la Russie de 2022 qui entamait alors son "opération spéciale". Analyse d'un film aussi riche que stimulant.
Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

Hope : Korean Rollercoaster!

Avec Hope, Na Hong-jin livre un blockbuster sud-coréen spectaculaire mêlant action, horreur et science-fiction, porté par une mise en scène virtuose malgré un scénario plus conventionnel.

Clayface : le visage de l’autre

"Clayface" est le film du renouveau du DCU : un body horror organique et romantique qui assume son héritage — Cronenberg, Carpenter, Todds jusqu’à "The Substance" — pour faire du visage mutilé le théâtre même de l’identité.

L’Île des souvenirs : jamais deux sans toi

Jo et Raissa, amies depuis l'enfance, se retrouvent propulsées sur Nakali, île mythologique nourrie du folklore philippin, la veille de leur séparation. Pour rentrer chez elles, elles risquent de perdre leurs souvenirs communs. Une amitié touchante et une animation ambitieuse, freinées par un rythme trop pressé.