Cannes 2016 : Rester Vertical de Alain Guiraudie (Compétition Officielle)

Rester Vertical de Alain Guiraudie : un film (trop ?) Guiraudien, les corps et leurs échanges, l’absurdité, le jeu, le radicalisme et le(s) cinéma(s)

Synopsis : Léo est à la recherche du loup sur un grand causse de Lozère lorsqu’il rencontre une bergère, Marie. Quelques mois plus tard, ils ont un enfant. En proie au baby blues, et sans aucune confiance en Léo qui s’en va puis, revient sans prévenir, elle les abandonne tous les deux. Léo se retrouve alors avec un bébé sur les bras. C’est compliqué mais au fond, il aime bien ça. Et pendant ce temps, il ne travaille pas beaucoup, il sombre peu à peu dans la misère. C’est la déchéance sociale qui le ramène vers les causses de Lozère et vers le loup.

            Alain Guiraudie avait épaté la croisette avec son Inconnu du Lac l’année dernière. Aujourd’hui, la division est au rendez-vous. Si l’on a entendu des mots violents et doux sur le film, on a aussi écouté certains collègues parler de film génialement Guiraudien, et on ne pourrait leur donner tort. On retrouve dans le film ses thèmes : son rapport au corps (humain), à la nature et par extension à l’animal, ses personnages LGBT sans tabous ou presque, son humour absurde… Le problème de Rester Vertical est qu’il n’est que trop Guiraudien, un cru radical du réalisateur-scénariste. Si l’on pouvait s’attendre à des scènes de sexe brutes, montrées telles quelles, d’une manière très réaliste, on en retrouve ici. Cependant son travail tend à l’extrémisation qui l’amène hors des sentiers battus du saint réalisme cinématographique. En effet, la séquence de l’accouchement n’est pas réaliste en termes de visuel. Le gros plan ou plan très serré sur le vagin s’écartant avec le bébé tiré par la sage femme tandis qu’en poussant la femme voit son rectum se vider de matière fécale, est tourné sur un certain axe et dans une lumière employée parmi les ténèbres environnantes. Cette absence d’éclairage général, comme si la mère accouchait de nuit en plein champ ou dans un lieu vidé de lumière, nous amène non pas à la « Réalité » (telle qu’une spectatrice l’a dit), mais à un certain point de vue d’un événement bien réel, ici mis en scène et capté, filmé d’une manière et pas d’une autre. La séquence n’est donc pas l’expérience de l’accouchement vécue par la mère ou par une sage-femme, mais une sorte de travail de la chair et des flux corporels dignes de The Thing (1982) et Alien (1979), en moins extraterrestre et en plus humain. Parfois, certains extrêmes sont probablement des accidents : le jeu très particulier de l’acteur incarnant Léo, Damien Bonnard, est en totale contradiction avec celui très mesuré, en retenue, juste et humain d’India Hair qui interprète Marie. Si l’absurdité et le rocambolesque constituent certaines situations des personnages, ils n’en sont pas moins justes. On pense au vieillard, ou encore au fermier, homosexuel refoulé. On note un autre extrême : le surjeu du personnage du gay androgyne nommé Yoan. De même, le récit avancera parfois de manière complètement absurde – ici employé dans le mauvais sens du terme –, avec l’arrivée d’événements surprenants et incohérents, inadéquats et déroutants, bousculant l’intrigue pour on ne sait quelle raison. On pense notamment à l’arrivée du patron au lieu de soin naturel, isolé et mystérieux où se rend souvent Léo en barque.

            Plusieurs interrogations surviennent : pourquoi le film est si paradoxal et incohérent dans certains choix artistiques ? Se voulait-il au-delà du baroque ? S’il y a de bons éléments, très intéressants à noter sur ce film : le corps de la montagne, les loups ou physiques animaliers, les corps humains dans cet espace et dans les lieux artificiels, le jeu des regards et des images, la plongée du protagoniste principal dans une sorte d’enfer lié à la chair, alors qu’il avance dans une nature silencieuse et quasi-mystique, entre autres.

Une question est survenue pendant la séance et bien après : un film génialement Guiraudien est-il un bon film de cinéma ?

            Enfin un petit cri d’exaspération : exposer la complexité des corps (la peau, les liquides, les membranes, et cetera) dans leur nudité de manière brute(-ale) et directe n’est pas un signe de courage et d’audace. Et y voir de la hardiesse, c’est peut-être chercher le scandale cinématographique cannois de l’année, soit adhérer à un rituel festivalier du buzz, moins qu’à une logique purement filmique.

Rester Vertical un film de Alain Guiraudie
Avec Damien Bonnard, India Hair, Raphaël Thiéry, Christian Bouillette, Basile Meilleurat, Laure Calamy, Sébastien Novac
Distribution : Les Films du Losange
Durée : 100 minutes
Genre : Drame
Date de sortie : 24 Août 2016
France – 2016

Rester Vertical : Extrait 

https://www.youtube.com/watch?v=EVBV53kq7gc

 

Festival

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Cannes 2026 : Le Château d’Arioka, leçon d’honneur

Présenté à Cannes Première, "Le Château d'Arioka", nouveau film de Kiyoshi Kurosawa, est un film policier féodal en forme de huis clos philosophique. Un film de samouraïs, sans grandes batailles ni duels au katana, qui convainc, à condition d'accepter son tempo, tel une infusion en quatre mouvements.

Newsletter

À ne pas manquer

Tout va super : Voir Habib et mourir

Drôle, subtil et bouleversant, Tout va super mêle comédie romantique et réflexion sur la fin de vie. Porté par une distribution éclatante (Hakim Jemili, Noémie Lvovsky, Marie Colomb, Camille Chamoux, Rudy Milstein), le nouveau film de Patrick Cassir a des airs de Blier en plus suave.

The Mandalorian and Grogu, ou la saga Star Wars à bout de Force ?

Après sept ans d’absence au cinéma, The Mandalorian and Grogu ramène enfin Star Wars sur grand écran. Jon Favreau livre une aventure accessible, efficace et parfois franchement plaisante, mais dont le manque d’enjeu, d’ambition visuelle et de souffle cinématographique finit par réduire le retour de la saga à un simple téléfilm de luxe.

Passenger – Frissons routiers balisés pour tenue de route correcte

Avec Passenger, André Øvredal revient à l’horreur d’exploitation pure, entre légende urbaine, présence démoniaque et frissons nocturnes sur les routes. Si son excellente scène d’ouverture et quelques morceaux de mise en scène rappellent son vrai savoir-faire, le film reste trop banal, trop calibré et trop pauvre dans ses personnages pour dépasser le rang de série B honnête.

Leaving Las Vegas : le pacte des naufragés

Trente ans ont passé. Las Vegas brille toujours autant, et "Leaving Las Vegas" aussi. Le film de Mike Figgis revient hanter les salles dans une version restaurée en 4K avec la même force d'impact, la même noirceur. On serait tenté de croire que le temps l'a rendu plus supportable. Il n'en est rien. La blessure est intacte, et l’admiration aussi.

L’Être aimé de Rodrigo Sorogoyen : Père et impair

Avec L’Être aimé, Rodrigo Sorogoyen signe un film de tournage aussi fascinant que déchirant, porté par Javier Bardem et Victoria Luengo. Derrière la mise en abyme cinématographique, le cinéaste filme surtout l’attente impossible d’une fille face à un père qui sait voir, diriger, comprendre — mais ne sait pas demander pardon.

Cannes 2016 : Interview de Paul Lê pour La Vie Rêvée de David L (Marché du Film)

CineSeriesMag a rencontré Paul Lê, co-réalisateur, coscénariste et coproducteur de La Vie Rêvée de David L, un film inspiré de la jeunesse et des éléments de l’œuvre cinématographique et picturale de David Lynch.

Cannes 2016 : Interview de Paul Schrader (Dog Eat Dog, Taxi Driver)

Palme d'Or en 1976, Paul Schrader a présenté Dog Eat Dog en clôture de la Quinzaine des Réalisateurs au Festival de Cannes 2016. Le lendemain de la projection, le cinéaste s'est prêté au jeu des questions-réponses pour CineSeriesMag.

Cannes 2016 : Elle, de Paul Verhoeven (Compétition Officielle)

Review de l'un des derniers films présentés à la Séléction Officielle à Cannes, Elle de Paul Verhoeven est un film qui dérange et surprend, de par son humour mais surtout par la position de voyeur dans laquelle il place le spectateur. Un grand film du maître, l'hollandais violent, Paul Verhoeven.