Et la Femme créa Hollywood, un documentaire de Clara et Julia Kuperberg : Critique

Le documentaire inédit Et la Femme créa Hollywood sera présenté au Festival de Cannes 2016 sélection Cannes Classics et diffusé le 20 mai à 22h40 sur OCS Géants.

Synopsis : Au début du XXe siècle, les femmes occupaient les plus hauts postes de l’industrie cinématographique américaine. Hommage à ces pionnières du cinéma et ces grands noms trop souvent passés sous silence…

L’antienne n’est pas nouvelle, et elle se réactive chaque année au moment de la grande messe hollywoodienne : l’industrie du rêve américain délaisse sournoisement la gente féminine et ne semble pas prendre la mesure d’un tel dénigrement. Des polémiques lancées par la crème des actrices sur le manque de considérations à leur égard  aux revendications toujours plus véhémentes des techniciennes sans qui le cinéma US n’aurait pas l’ampleur qu’on lui connait, les consciences féministes font entendre des voix discordantes dans le grand bal du spectacle testosteroné. Nous aurions pourtant tort de n’y voir qu’une vaste et lointaine complainte de pauvres hères  malheureux de ne pas prendre part au festin gargantuesque. Il se pourrait bien que sous ce sexisme d’apparence ludique se cache la mise à mort de la singularité du 7ème art dans toute sa splendeur.

C’est ce que nous dévoilent Julia et Clara Kuperberg dans le documentaire sobrement intitulé Et La Femme créa Hollywood. Productrices au sein de Wichita Films, elles ont chacune travaillé séparément avant de se réunir pour travailler sur ce qui les passionne depuis longtemps: les mutations de la société américaine à travers l’angle artistique et médiatique. Après différents travaux dont un récent documentaire sur le code Hays et la censure, elles s’attaquent ici à un fait totalement méconnu du grand public: les fondements historiques de l’empire cinématographique du divertissement. Sous la forme d’entretiens et d’images d’archives judicieusement montées, elles agencent un récit alternativement sociologique et informatif hautement recommandable. Où l’on découvre par exemple que la consécration de Georges Méliès en formaliste précurseur d’images découpées narrant un célèbre voyage lunaire en 1902 doit beaucoup à une dénommée Alice Guy-Blaché. Première réalisatrice de l’histoire, elle est aussi la première femme à créer une société de production Solax Films Co en 1910. Elle s’installe ensuite aux Etats-Unis avec son mari (opérateur pour Gaumont) et bâtit un modèle productif dont le succès annonce bien auparavant le marché à oscars. Comme le prouve aussi son activité protéiforme, elle ne s’arrête pas aux seuls attributs de genre puisqu’elle tournera quantité de westerns, de films sur la Guerre Civile et d’autres thèmes en rapport à l’ethnicité de cette civilisation. Oublier cet héritage c’est falsifier le Panthéon artistique de tout un pan culturel de notre modernité.

Il est utile de rappeler à nos mémoires endormies que la démocratisation du parlant à partie liée aux stars d’une certaine époque. Mary Pickford, dont nous connaissons surtout d’elle son statut d’associée à Charlie Chaplin, D.W.Griffith et Douglas Faibaks pour la création de United Artists en 1919, cofondera également L’Academy Of Motion Pictures Of Arts and Science préalable à la fameuse cérémonie des Oscars. Elle est une star géante dans un temps où l’industrie ne connait pas encore l’ampleur qu’on lui attribue. Mais plus encore on ne cesse de décortiquer son jeu juvénile et son aspiration de femme libre, pionnière des négociations contractuelles et des exigences salariales. Si l’avènement du parlant lui fut fatal, elle n’en fut pas moins une grande source d’inspiration pour ses compères de la parole. Tel acteur reformulant à sa guise ses mimiques loufoques pour lui attribuer un son spécifique, tel actrice réengageant la démarche cartoonesque de la lady pour en faire entendre la vibration nouvelle. Associée à sa scénariste attitrée Frances Marion, elles formaient l’un des duos les plus puissants du système. Au regard de la frilosité des majors américaines d’aujourd’hui, on mesure alors mieux l’espace créatif dont avaient en charge ces maîtresses en règne quasi total sur l’usine à rêves. Comment expliquer un tel revirement de situation?

Cette hégémonie féminine prend racine dans un contexte déjà bien fallacieux. Au début du 18ème siècle, les postes à responsabilité sont majoritairement masculins. Le cinéma, en tant que concept artistique, est alors considéré comme subalterne. Et qui dit occupation non prioritaire signifie une plus forte mansuétude pour qui voudrait s’engager dans ces voies. Il faut se souvenir que la diaspora juive américaine est plus que prégnante dans un secteur moribond. Nombre de cinéastes y font leur gamme et la privatisation des studios n’y est pas étrangère. MGM, Warner Bros, Twentief Century Fox sont la propriété des frères Warner, de Samuel Glodwyn, Louis B Mayer ou encore D’Adolphe Zukor. Entourés des plus éminentes collègues, ils ont carte blanche pour redessiner les contours de l’American Dream. Ainsi collaborent Dorothy Arzner, la réalisatrice la plus réputée de cet age d’or avec pléthores de scénaristes, costumières et autres maquilleuses sous l’égide bienveillante d’un univers minimaliste.  La Grande Dépression qui poussent les hommes à se tourner vers le lucratif évince alors sans ménagement les dernières représentantes d’une culture devenue de plus en plus rentable. Les années 30 amorceront le déclin automnal de ces stylistes hors pair, se retrouvant au mieux professeurs dans les écoles d’apprentissage.

et-la-femme-crea-hollywood-mary-pyckfordLe documentaire Et la Femme créa Hollywood a l’intelligence de donner la parole à des femmes intelligibles qui retracent avec clarté la Grande Épopée malheureuse de ces mythes fondateurs. Elles sont productrices, scénaristes ou historiennes et mettent en perspective la lutte de leurs aînées sans verser dans le didactisme lénifiant. Entre langue érudite drôle et éclairé, elles nous rappellent que cette prise de pouvoir autrefois tolérée s’apparentait à une acceptation d’un rôle social essentiel dans le constructivisme d’une nation juste. Si les raisons évoquées plus hauts sont biaisées dans l’origine de cette mouvance, elles finissent par s’intégrer petit à petit comme une évidence que ces « activists womens » sont, au même titre que la lutte pour les droits civiques et contre la ségrégation raciale et audelà l’indifférenciation sexuelle bien des années plus tard, une composante majeure du progressisme. Elles disent ce que la perte de cette influence féministe signifie aujourd’hui dans la régression  au long cours que connaissent nos démographies patriarcales. Et s’inquiètent d’une absence d’action politique légitimant ce devoir d’une équité essentielle. La recrudescence envisagée à l’orée des belles années 80  de quelques figures connues n’est qu’une brindille dans un immense feu de paille, qui plus est envisagée partiellement dans le giron du seul cinéma d’auteur. Les grands studios s’arc-boutent sur des principes misogynes qui émasculent le cinéma d’action, théorisant le cliché harassant de la petite chose fragile et sans défense. Paula Wagner est à ce jour l’une des rares têtes d’affiche de la production américaine, on lui doit la franchise des Mission Impossible sous l’égide d’un certain Tom Cruise et quelques autres produits rentables. Kathryn Bigelow reste la seule et première pasionaria oscarisée pour Démineurs en plus d’une précurseur dans le machisme hollywoodien puisque c’est à elle que l’on doit le cultisme Point Break avec deux jeunes inconnus: Patrick Swayze et Keanu Reeves. Sa passion pour la testostérone ne se dément plus, Strange Days et surtout un nouveau nommé à la grande messe en 2013 Zero Dark Thirty confirme son goût du brûlot politique, autre case délaissée par les gentes dames. Il se murmure que son prochain ne devrait pas déroger à la règle. Un cas d’école qui ne manque décidément pas d’interroger et qui devrait vous faire précipiter sur ce rigoureux essai filmique des sœurs Kuperberg. Et la Femme créa Hollywood : un bien beau travail.

Et la Femme Créa Hollywood: Bande-Annonce

Et la Femme créa Hollywood : Fiche Technique

Réalisateurs : Clara Kuperberg, Julia Kuperberg
Scénario :  Clara Kuperberg, Julia Kuperberg
Intervenants : Ally Acker, Paula Wagner, Sherry Lansing, Lynda Obst, Cari Beauchamps, Robin Swicord, 
Producteurs :  Clara Kuperberg, Julia Kuperberg
Société de production : Wichita Film
Distribution (France) : Sony Pictures Releasing France
Présence en festival : Présentation à Cannes Classics du Festival de Cannes le 22 mai 2016
Durée : 52 minutes
Genre : Documentaire
Diffusion :  le 20 mai 2016 sur OCS Géants

France – 2016

Auteur : Le Cinéphile Dijonnais

 

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.

Disclosure Day : la face sombre de l’émerveillement

Presque 50 ans après "Rencontres du troisième type", Steven Spielberg revient à ses grandes énigmes du cosmos avec "Disclosure Day". Un thriller conspirationniste, porté par Emily Blunt et Josh O'Connor, qui déconstruit la science-fiction pour mieux interroger notre époque sur la désinformation, la dissimulation gouvernementale et la foi en l'humanité. Une réussite !

Scary Movie 6 : l’humour sans danger

Les Wayans voulaient canceller la cancel culture, offenser tout le monde à égalité et prouver que leur humour n'avait pas pris une ride. "Scary Movie 6" prouve exactement le contraire.

Le Vertige : Méditation dupieusienne ou aberration cinématographique

Avec "Le Vertige", Quentin Dupieux pousse son cinéma de l'absurde jusqu'à la limite de l'arnaque. Entre méditation cartésienne et pur foutage de gueule, le film embarque Alain Chabat et Jonathan Cohen dans un doute existentiel : et si rien de ce que l'on voit n'était réel ? Mêlant animation et personnages dérivés de cette expérimentation esthétique rétro, cette expérience aussi terne que radicale ne fait pas rire, mais fascine par son obstination. Décryptage d'un vertige métaphysique signé Dupieux.

The Furious : aussi bon que con (et on adore)

Prenez "Taken", ajoutez-y une pincée de "John Wick", beaucoup de "The Raid" et de "City of Darkness", et vous obtenez "The Furious". Entre série B décomplexée et scènes d'action d'anthologie, on tient l'un des meilleurs films d'action de ces dernières années.

Le Dernier Vrai Samouraï : jidai-geki mon amour

Sur le mode de la comédie fantastique, Le Dernier Vrai Samouraï est une mise en abyme savoureuse : un vrai samouraï qui en côtoie des faux, interprétant une version romancée de son propre monde, devenu désuet et un sujet de spectacle. Derrière l’hommage à un genre cinématographique, Jun’ichi Yasuda veut surtout saluer les artisans oubliés du cinéma nippon. Il y a donc de multiples grilles de lecture dans ce film qui, par ailleurs, demeure distrayant, humoristique et parfois spectaculaire.