Mékong stories, un film de Phan Dang Di : critique

Au début de Mékong stories, on a l’impression de voir se dessiner le portrait choral d’une certaine jeunesse vietnamienne.

Synopsis : Saïgon, début des années 2000. Vu est apprenti photographe, Thang vit de petits trafics et Van rêve de devenir danseuse. Réunis par le tumulte de la ville, ils vont devoir affronter la réalité d’un pays en pleine mutation.

Dans la moiteur de la nuit

Ce sont quatre jeunes hommes d’une vingtaine d’années que l’on rencontre, et le choix est fait de nous les présenter en bande, les comportements de groupe sont plus évidents à percevoir, et le réalisateur n’a pas l’intention de développer la psychologie de chaque rôle ; il s’agit plutôt ici d’élaborer une chronique de l’éros. On n’en saura donc pas plus sur Vu, étudiant en photographie, plus juvénile que ses comparses et qui est celui par lequel on entre dans le film. Il a le profil du poète, du doux rêveur pas vraiment à sa place dans le monde. En retrait, il observe l’agitation qui émane de ce groupe comme s’il en était un élément exogène. En bon admoniteur, à l’image de ce personnage qui dans un tableau apostrophe le spectateur, Vu fait la jonction entre eux et nous à travers son activité de photographe. C’est particulièrement limpide quand il décide de prendre pour terrain d’observation la boîte de nuit où travaille son ami Thang. Extérieur au tumulte des noctambules qui se déhanchent sur la piste de danse, Vu assis seul à une table photographie des scènes fugitives dans ce tourbillon de musique et de lumière. Le retour dans le monde est brutal : il est molesté par un policier qui le prenait pour un journaliste… Vu est tout de suite désigné comme un être particulier, et sa singularité dérange. Cette singularité se traduit dans ses aspirations artistiques (ce n’est pas « un vrai travail » disent les autres) mais aussi dans le désir qu’il ressent pour le musculeux Thang, chose vécue comme une humiliation par le père de Vu. Les tabous d’une société sont de puissantes entraves. Parfois, l’enfer, c’est les autres.

Phang Dang Di réalise un instantané de la vie de cette jeunesse, sans s’intéresser à l’antériorité de leur existence ou à ce qu’il adviendra après, et ce cliché unique transpire le désir. Tout dans ces histoires du Mékong concourent à rendre palpable cette envie de l’autre. Néanmoins, le cinéaste privilégie la suggestion à l’affirmation et élabore son discours avec finesse et subtilité. Il ne confond pas désir et excitation et ne cède pas à la facilité d’une surenchère du corps nu. Le réalisateur choisit de parsemer son film d’éléments évocateurs, à nous ensuite de faire travailler notre imagination. Mékong stories est peu bavard, c’est visuellement que l’intrigue se joue. La quasi totalité des scènes se déroulent dans la torpeur moite de la nuit vietnamienne. La chaleur est suggérée à plusieurs reprises : on s’évente, on s’asperge d’eau, on retire un vêtement trempé de sueur, les corps se dévoilent à peine dans le clair-obscur de la nuit, rien n’est jamais montré crûment. Naturellement, la photographie aussi est une métaphore : à travers l’image, c’est un peu le corps aimé que l’on possède.

Cette jeunesse amoureuse multiplie les histoires, venant justifier le pluriel de ce titre. Les filles sont des personnages plutôt discrets dans Mékong stories, mais elles jouent aussi leur rôle dans cette chronique du désir. Ainsi, Vu qui aime Thang est aimé de Van qui elle est aimée de Thang. Dans l’enchevêtrement des envies, chacun n’y trouve pas son compte ; le désir s’adosse toujours à la frustration.

Mékong stories déconcerte : la grande partie des films que nous avons l’habitude de voir – issus pour beaucoup de la production américaine – nous sont d’un accès simple et fluide parce que leurs techniques de narration nous sont familières. L’œuvre de Phang Dang Di nous semble singulière parce que le cinéaste décide de maintenir une opacité et de ne pas expliciter. Les dialogues sont peu nombreux, le montage déroute parfois ; ce film ne se dévoile pas si facilement. Il est agréable de pouvoir être encore surpris, perplexe et séduit devant une cinématographie qu’on ne connaît pas, la découverte n’en est que plus belle.

Mékong stories : Bande-annonce

https://www.youtube.com/watch?v=A10srBi7sQE

Mékong stories : Fiche technique

Titre original : Cha và con và
Réalisation : Phan Dang Di
Scénario : Phan Dang Di
Interprétation : Cong Hoang Le (Vu), Truong The Vinh (Thang), Do Thi Hai Yen (Van), Quoc Viet Mai (Tung), Thien Tu Nguyen (Mai) Ha Phong Nguyen (M. Sau), Thi Kieu Trihn Nguyen (Mme Phung)
Photographie : K’Linh Nguyen
Montage : Julie Béziau
Son : Frank Desmoulins
Musique : Louis Warynski
Production : Paolo Bertolin, Markus Halberschmidt, Claire Lajoumard, Tran Thi Bich Ngoc, Diep Hoang Nguyen
Distribution : Memento Films

Durée : 1h42

Genre : Drame
Date de sortie : 20 avril 2016
Vietnam/France/Allemagne/Pays-Bas – 2016

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
Mes premières amours de cinéma, c'est aux films d'animation que je les dois. La poésie du dessin animé est incomparable à mes yeux. J'ai ensuite élargi mes perspectives et ai découvert à quel point le champ du septième art était vaste et beau. Mon envie de films ne s'est jamais tarie. J'en ai vus et je continue d'en voir autant que je peux, car, au-delà d'être un divertissement, le cinéma façonne ma manière de voir le monde.

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