Les malheurs de Sophie, un film de Christophe Honoré : Critique

Synopsis : Depuis son château, la petite Sophie ne peut résister à la tentation de l’interdit et ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est faire des bêtises avec son cousin Paul. Lorsque ses parents décident de rejoindre l’Amérique, Sophie est enchantée. Un an plus tard, elle est de retour en France avec son horrible belle-mère, Madame Fichini. Mais Sophie va pouvoir compter sur l’aide de ses deux amies, les petites filles modèles, et de leur mère, Madame de Fleurville pour se sauver des griffes de cette femme….

La petite Comtesse aux pieds nus

Le moins que l’on puisse dire est que Christophe Honoré aime le cinéma, qu’il aime la littérature (il a écrit une dizaine de romans Jeunesse pour l’Ecole des Loisirs), et qu’il aime la musique (au moins celle d’Alex Beaupain, pour ses films). Il aime toucher à tous les genres, pondre un scénario original ou faire du neuf avec du vieux. Onze longs métrages  à ce jour et presqu’aucun pareil à un autre.

Passant par exemple du soft porn gay et minimaliste de l’Homme au bain à une merveilleuse adaptation des Métamorphoses d’Ovide, il montre qu’il aime et qu’il sait faire le grand écart. Rien d’étonnant alors qu’il se soit ainsi attaqué aux fameux Malheurs de Sophie, littérature enfantine iconique s’il en est.

D’emblée, le parti pris de l’originalité est annoncé. Comme on le sait, Madame de Réan, la mère de Sophie est calquée sur la propre mère de la comtesse de Ségur, Catherine Rostopchine, née Protassova, une aristocrate russe aux cheveux et aux yeux sombres. Il n’en fallait pas davantage pour Honoré, pour choisir Golshifteh Farahani dans le rôle de cette femme étrangère qui a épousé un comte français. Un choix esthétique mais aussi malicieux, judicieux, pas neutre en tout cas. Et un choix qui en amène un autre tout aussi radical, car de blonde aux yeux gris décrite par la romancière, la petite Sophie de Réan hérite des traits de la délicieuse Caroline Grant, aussi brune aux yeux sombres que l’héroïne de My sweet Pepperland (Hiner Saleem, 2013) qui joue le rôle de sa mère.

Et tout est à l’avenant dans le traitement du cinéaste. Sur fond d’un scénario qui en surface respecte assez fidèlement les histoires racontées à la fois dans Les Malheurs de Sophie et dans Les Petites Filles modèles, le film distille ses petites touches qui en font plus qu’un film pour enfants. Ainsi, par exemple, les dialogues sont tout sauf enfantins (jusque dans le oups anachronique mais tellement bien à propos que Sophie lâche après avoir fait fondre les jambes de sa poupée) ; ils sont souvent drôles tout en amenant à se demander s’il n’y a pas un deuxième sens caché que l’on ne voudrait surtout pas rater. Les enfants eux-mêmes sont extraordinairement bons, apparaissant vraiment comme des enfants, ne singeant jamais les adultes, tout en étant graves , sérieux et appliqués dans l’exécution de ce que les adultes attendent d’eux (le petit Paul, le cousin de Sophie, par exemple qui refuse qu’une punition soit levée, afin dit-il « de réfléchir encore à sa faute », puis à peine retourné dans sa chambre, et après avoir  -quand même – lu quelques pages de Emile ou de l’Education de Rousseau, se jette par terre pour se débattre dans tous les sens et crier toute sa frustration, un vrai bonheur de scène très bien équilibrée). Les enfants sont sérieux, mais espiègles aussi, complices, ou au contraire envieux ou jaloux les uns des autres, une vraie éducation affective qui naît sous nos yeux, une palette de caractères fabuleusement interprétée par chacun des petits acteurs.

Christophe Honoré augmente encore son récit avec l’introduction de l’animation pour tous les petits animaux (écureuil, grenouille, hérisson). Même sommaires, et pour tout dire, pas fameuses, ces petites animations apportent un vrai plus pour le premier public visé, celui des enfants, et repositionnent son film dans un contexte plus parlant pour les jeunes spectateurs. Car lorsque dans une des scènes les plus émouvantes du film, il anime un tableau façon Radeau de la méduse, accroché jusque là au mur, avec en fond sonore une mélodie d’adieu chantée à Sophie par Madame de Réan qui va périr en mer lors de leur traversée de l’Atlantique, il élargit à nouveau son public vers une audience plus âgée, plus cinéphile aussi, qui y retrouvera le goût du cinéaste pour les comédies musicales pour ne citer qu’elles.

Il est difficile de dire précisément pourquoi cette adaptation des Malheurs de Sophie par Christophe Honoré séduit. Sans doute cette ambiance qui mélange le tumulte dû aux frasques de Sophie et l’harmonie d’une vie domestique paisible, ou ce casting impeccable (Muriel Robin en belle-mère acariâtre est tout simplement impayable, Anaïs Demoustier qui lui fait le contrepoint parfait à force de douceur, le mannequin-comédien David Prat qui joue le jeune et beau domestique Joseph, déjà  convoité par tous les jeunes personnages féminins du film, troublant aussi la vieille Madame Fichini – sa petite phrase  « Il faut bénir le ciel de la laideur des petites gens » étant plus équivoque qu’elle n’en a l’air…), ou encore ce générique de fin où les acteurs sont face caméra pour décliner leur identité, une jolie trouvaille…

Tout comme pour Métamorphoses, filmé par le même cinématographe André Chemetoff, Les Malheurs de Sophie profite d’une photo lumineuse, été comme hiver, et même de nuit lors des nombreuses scènes où Sophie s’échappe à la poursuite d’une chimère ou d’une autre. Le film profite aussi de la musique d’Alex Beaupain, le compositeur de toujours du cinéaste, qui mélange des moments classiques avec des passages plus modernes et primesautiers. Il n’est pas sûr que tous les enfants soient sensibles à toutes ces finesses, mais il est probable que ceux qui le sont sauront faire la différence entre ce film subtil et la moyenne des autres films pour enfants qui ont tendance à les prendre pour des abrutis…Une belle relecture de l’œuvre de la Comtesse de Ségur qui ravira petits et grands….

Les malheurs de Sophie – Bande annonce

Les malheurs de Sophie – Fiche technique

Réalisateur : Christophe Honoré
Scénario : Christophe Honoré et Gilles Taurand, d’après les romains de la Comtesse de Ségur (Les malheurs de Sophie & Les petites filles modèles)
Interprétation : Caroline Grant (Sophie de Réan), Anaïs Demoustier (Mme de Fleurville), Golshifteh Farahani (Madame de Réan), Muriel Robin (Madame Fichini), Céleste Carrale (Camille de Fleurville), Aélys Le Nevé (Marguerite de Rosbourg), Tristan Farge (Paul d’Aubert), Justine Morin (Madeleine de Fleurville), Marlene Saldana (Madame de Rosbourg), Jean-Charles (Baptistin), David Prat (Joseph), Laetitia Dosch (Noémie), Michel Fau (Père Huc)
Musique : Alex Beaupain
Photographie : André Chemetoff
Montage : Chantal Hymans
Producteurs : Philippe Martin, David Thion, Sidonie Dumas, Francis Boespflug
Maisons de production : Les films Pelléas, Gaumont Films, France 3 Cinéma
Distribution (France) : Gaumont Distribution
Récompenses : –
Budget : ND
Durée : 106 min.
Genre : Comédie
Date de sortie : 20 Avril 2016
France – 2016

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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