Préjudice, un film d’Antoine Cuypers : critique

Quelques plans fixes sur un jeune homme filmé seul dans une pièce, il n’en faut pas plus à la mise en scène pour installer en quelques minutes le sentiment de malaise et de solitude qui infusera tout le film. Cédric est un pauvre garçon âgé d’une trentaine d’années et dont le retard mental apparent ne sera jamais explicitement nommé en tant que tel par le scénario.

Synopsis : Des parents reçoivent à diner leurs enfants, un fils marié et lui-même père d’un enfant de 5 ans, et une fille qui leur apprend qu’elle et son fiancée attendent eux-aussi un enfant. C’est cette bonne nouvelle qui va déclencher chez le troisième enfant de la fratrie un profond sentiment de dénégation. Etant lui-même atteint d’une forme d’autisme, il vit encore chez ses parents alors qu’il a atteint la trentaine. Désireux de s’émanciper, il cherchera à faire connaitre ses ambitions de voyage au reste de la famille, peu disposée à lui prêter attention.

C’est lui que la mise en scène identifie à ces plans fixes déstabilisants qui iront prendre peu le pas sur les mouvements de caméra qui accompagnent la vie et l’harmonie qui semblent caractériser le reste de sa famille, et en particulier sa sœur. Celui qui vit reclus dans une chambre au dernier étage de chez ses parents en vient à prendre l’ascendant sur une réunion de famille qui pourtant démarrait sous les meilleurs auspices.

Tel est le postulat d’un psychodrame familial en huis-clos qui renvoie, sur le fond comme sur la forme, aux grands prédécesseurs de ce sous-genre que sont Festen, Melancholia, Canine ou encore Le septième continent. Pour son premier film, le belge Antoine Cuypers signe ainsi une réalisation soignée, imprégnée de l’influence des codes imposés par les modèles susnommés, au point d’en recopier maladroitement certains effets pompeux. Le ralenti sous la pluie calqué sur le film de Lars Van Trier, en est l’exemple le plus flagrant. Académique mais non moins déstabilisant, Préjudice profite également d’un casting et d’une qualité de dialogues qui donnent aux échanges une saveur incisive. Le couple formé par Nathalie Baye –qui, même à contre-emploi, a toujours ce talent inné pour irradier l’écran- et le chanteur Arno -dont on peut regretter que le rôle soit un peu en retrait- fonctionne parfaitement, et le jeu d’Ariane Labed (vue récemment dans The Lobster de Yorgos Lanthimos) est impeccable. L’interprétation la plus mémorable de ce film restera évidemment celle de Thomas Blanchard. Un nom à retenir. La détresse et la fureur qu’il donne au personnage de Cédric vont devenir l’axe de voûte autour duquel vont s’articuler tous les non-dits et les maux qui pèsent sur cette famille en apparence idéale.

La photographie naturaliste est pour beaucoup dans l’ambiance froide et angoissante qui règne dans cette maison, et le rythme des percussions qui sont l’unique musique
extra-diégétique du film, donne à certains passages une tension qui prend véritablement aux tripes. Cette atmosphère pesante participe, en bien ou en mal, à la difficulté d’empathie que peut ressentir le spectateur devant tel ou tel personnage. La mère a-t-elle raison de surprotéger son fils en l’enfermant ? Le père a-t-il raison de nourrir en vain ses rêves d’évasion ? Ses frères et sœurs devraient-ils être plus compatissants à son égard comme essaient de le faire leurs conjoints ? Est-il dangereux ? Autant de questions auxquelles on aimerait pouvoir répondre, mais que cette soirée en leur compagnie ne nous permet pas de résoudre. C’est cette impossibilité de trancher, de n’être que le témoin impuissant d’une scène de famille dont on ignore le passif en détail, qui est le plus déstabilisant. Là où la facilité aurait été de façonner, autour d’une situation clairement définie, un discours moralisateur sur le rejet de ce que l’on juge « anormal », Antoine Cuypers fait le choix de laisser les interprétations libres au public. En cela, on peut même justifier la difficulté que le réalisateur a à conclure le film comme un élément à part entière de ce recul qu’il nous impose face à des individus qu’il ne nous revient pas de juger.

Préjudice est un film marquant de par son traitement frontal de la problématique délicate de la place à donner à certains enfants atteints de troubles du développement. L’idée retorse qui est de plonger le spectateur dans le tumulte relationnel d’un cocon familial dissonant sans lui donner les clefs qui lui permettrait de donner entièrement tort ou raison à aucun de ses membres est mené jusqu’au bout. Cette réussite est la preuve que le cinéma belge reste un excellent observatoire de l’âme humaine.

Préjudice : La bande-annonce (sous titrée en flamand… film belge oblige)

Préjudice : fiche technique

Belgique – 2016
Réalisation: Antoine Cuypers
Interprétation: Thomas Blanchard (Cédric), Nathalie Baye (La mère), Arno (le père), Ariane Labed (Caroline), Eric Caravaca (Gaetan), Cathy Min Jung (Cyrielle)…
Scénario: Antoine Cuypers, Antoine Wauters
Musique: Ernst Reijseger, Francesco Pastacaldi (percussions)
Montage: Elif Uluengin
Photographie: Frédéric Noirhomme
Décors: Patrick Deschène, Alain-Pascal Housiaux
Producteurs: Bernard Michaux, Benoit Roland
Production: Samsa Films, CTM Pictures, Wrong men, Mollywood
Distribution: Les Films du Losange
Durée: 105 minutes
Genre: Drame
Date de sortie: 3 février 2016

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Aaahh Belinda : pépite féministe du cinéma turc

Fort d’un dispositif mêlant confusion des réalités et dédoublement des identités, Aaahh Belinda d’Atıf Yılmaz s’affirme comme un conte féministe moderne, à la croisée de la comédie, du fantastique et de la fable allégorique. Derrière une esthétique parfois modeste, le film révèle une richesse de lecture et une portée politique affirmée : en faisant basculer Serap dans la vie de Naciye, il montre combien le quotidien constitue à la fois le lieu de la domination et le premier espace de résistance.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.

Sorda : des liens au-delà du silence

Après son court-métrage éponyme, Eva Libertad étend l'histoire de "Sorda". Un nouvel opus nécessaire qui interroge la parentalité, dans le bruit du silence.
Julien Dugois
Julien Dugoishttps://www.lemagducine.fr/
Sans jamais avoir voulu me prétendre du statut pompeux de cinéphile, je suis un dévoreur acharné de films, de tous genres, de tous horizons. J’admets vouer un culte aux œuvres de Kubrick, Chaplin, les frères Coen, Kurosawa et Jarmusch, pour ne citer qu’eux. De cette passion, devenue addiction, est née mon envie de passer un diplôme en audiovisuel pour poser un regard plus professionnel sur ce que je vois, mais aussi de rédiger des critiques. A l’origine, je n’écrivais que pour moi, me faisant des fiches pour combler ma mémoire défaillante, mais j’essaie aujourd’hui d’étoffer mes écrits pour être lu de ceux avec qui j’aimerai partager mon avis et débattre intelligemment.

Mortal Kombat II : Flawless Surrender

Le tournoi était la promesse manquante du reboot de 2021, son péché originel, la colonne vertébrale mythologique de la franchise réduite à une note de bas de page. "Mortal Kombat II" arrive donc chargé d'une dette et d'un espoir sincère : non pas que le film soit grand et révolutionnaire, mais qu'il sache enfin ce qu'il veut être. Warner Bros. avait misé gros sur l'événement, repoussant la sortie de plusieurs mois pour lui donner toute l'envergure d'un blockbuster estival. Mais dans l'histoire de cette franchise au cinéma, savoir ce qu'on veut sans savoir comment le faire, c'est une fatalité qui se répète.

Mon grand frère et moi : portrait d’un homme encombrant

Que reste-t-il d'un homme après sa disparition ? Des objets éparpillés, quelques photos jaunies, et surtout les souvenirs contradictoires de ceux qui l'ont connu. Ryōta Nakano filme ce qui subsiste dans les interstices du deuil : cette étrange cohabitation entre rancœur et tendresse, entre le besoin d'oublier et l'urgence de comprendre. "Mon grand frère et moi" est une enquête intime sur l'absent, menée par ceux qu'il a laissé derrière lui.

Die My Love : Au bord de soi

Dans "Die My Love", Jennifer Lawrence incarne une femme en déséquilibre dans l’Amérique rurale, filmée par Lynne Ramsay comme une expérience sensorielle assez radicale. Entre maternité, isolement et dérive intime, le film refuse tout parti pris pour mieux nous faire ressentir l’effondrement de l’intérieur.