Homeland : Irak année zéro, un film d’Abbas Fahdel: Critique

Pour de nombreux cinéastes, faire des films relève d’un besoin viscéral qui va au-delà du plaisir cinéphilique. De ce point de vue, le cinéma reste encore une forme d’art militant, plus qu’il n’est un divertissement. Je ne parle pas de cette frange du cinéma bien spécifique qui a accompagné les luttes sociales, mais de ces films qui font date parce que les personnes qui les font ont l’audace et la ténacité de mener à terme un projet non consensuel. Homeland : Irak année zéro participe de ces œuvres qui ne pouvaient pas ne pas exister, au vu de ce que ce film représente aux yeux de son auteur.

Synopsis : Homeland : Irak année zéro du cinéaste irakien Abbas Fahdel est une fresque puissante qui nous plonge pendant deux ans dans le quotidien de sa famille peu avant la chute de Saddam Hussein, puis au lendemain de l’invasion américaine de 2003.

« Je devais faire ce film, même si personne ne le voyait, je devais faire ce film. »

Abbas Fahdel

Abbas Fahdel, est un réalisateur franco-irakien qui a suivi des études de cinéma en France. Dans ses films, il prend le pouls de sa terre natale, secouée depuis trois décennies par des conflits à répétition qui semblent ne jamais devoir s’arrêter. L’Irak d’aujourd’hui est plongé dans une guerre qui n’a pas de nom et pas d’images, si ce n’est celles que l’on reçoit ponctuellement lorsqu’un attentat retentissant vient frapper un pays exsangue. Fahdel ne vit pas en Irak mais une grande partie de sa famille demeure à Baghdad. Il n’était pas au Moyen-Orient quand s’est déclarée la première guerre du Golfe, et il a souffert de ne pas pouvoir être auprès de ses proches. En 2002, l’imminence d’un nouveau conflit entre l’Irak et les États-Unis amène Fahdel à retourner dans son pays d’origine pour être là et témoigner, caméra au poing, sans bien savoir encore ce que sera le devenir de ses images. L’idée d’un film est déjà là, mais bien sûr personne ne peut présumer de la tournure qu’il prendra : on sent que la guerre est proche mais on ne peut pas en dessiner les contours. Au début de l’année 2003, Abbas Fahdel rentre en France, et le 20 mars de la même année, l’invasion américaine commence. Il lui faudra attendre la chute de Baghdad en mai 2003 avant de pouvoir retourner sur les lieux et filmer, autant que possible. Cette caméra qui se voudrait omnisciente ne tombe pourtant jamais dans la monstration obscène que donne parfois à voir le reportage télé. Fahdel filme l’humain qui vit, agit, pense et parle et évite l’écueil compassionnel dans lequel il est si facile de tomber en ne choisissant de ne montrer que des images propres à éveiller la terreur et la pitié, le genre d’images qui nous plongent dans un état d’épuisement émotionnel sans jamais nous laisser l’opportunité de réfléchir. On sent dans le geste du cinéaste une volonté d’offrir une tribune à tous ceux qu’il filme, un espace pour s’exprimer : la démocratie par le cinéma.

Cette œuvre monumentale qu’est Homeland : Irak année zéro a l’ampleur d’une fresque. Le film est composé en deux parties de près de trois heures chacune. Dans la première, intitulée « Avant la chute », Abbas Fahdel se concentre sur sa famille, le film est presque exclusivement tourné en intérieur. La guerre se précise, on s’y prépare, d’un côté on creuse un puits en prévision des coupures d’eau à venir, de l’autre on va chercher les rations alimentaires pour se prémunir d’éventuelles pénuries alimentaires. Les adultes appréhendent ce conflit à venir, eux qui ont connu la première guerre du Golfe, les enfants jouent à la guerre comme tant d’autres à travers le monde tout en ayant par moment la gravité de ceux qui comprennent que rien ne sera plus comme avant.

Le cinéaste est particulièrement attentif à la parole portée par les enfants, les plus jeunes qui n’ont connu que Saddam au pouvoir et pour lesquels la guerre a des airs de récit mythologique. L’un des personnages principaux est le neveu du réalisateur, Haidar, un jeune garçon de douze ans. On suivra cet enfant volubile et curieux dans son voyage initiatique au bout de l’enfer durant les cinq heures que dure le film. Chacune des séquences qui mettent en scène des enfants agissent comme un contrepoint à celles dédiées aux adultes. La résilience des plus jeunes donne lieu à des scènes hallucinantes : dans une zone bombardée par les forces américaines, les enfants font l’inventaire des douilles et autres munitions répandues au sol et sont capables de donner le type d’arme à laquelle elles sont associées mieux que n’importe quel expert de l’armée. S’en suit un simulacre de photo de classe macabre, dans laquelle les enfants posent à côté des armes.

La seconde partie du film intitulée « Après la bataille » est résolument tournée vers l’extérieur. C’est la citoyenneté, le rapport au pays et à la société qui sont interrogés. Face à un État qui se délite, le désarroi initial a laissé place à une colère sourde qui monte parmi toutes les franges de la population et divise les habitants. A nouveau, en permettant à ceux qu’il rencontre de s’exprimer, on prend conscience de la complexité de la situation. Pas de manichéisme, pas de clan du bien face au forces du mal, tels qu’a voulu les dépeindre Bush dans son appréciation grossière et inconsciente. Le film apporte un éclairage crucial sur les conséquences de l’invasion américaine dont les répercutions sont loin d’être terminées. La fin survient brutale, cruelle. Peut-être se sent-on plus durement touchés encore parce que l’on savait déjà le sort funeste vers lequel on s’acheminait. Le réalisateur a choisi de mettre au courant ses spectateurs en disséminant des cartons à divers moments du films. Ces quelques mots nous renseignent sur un destin qui n’était pas écrit lors du tournage. On sait d’avance que l’on va vers une tragédie annoncée. On sort ébranlé d’un film comme celui-ci, il fait partie de ces œuvres qui restent, celles qui forgent notre point de vue sur le monde.

« Il m’a fallu 12 ans pour revenir sur les images que j’avais tournées, j’avais 120 heures de rush et je devais en faire quelque chose. Aujourd’hui, mon deuil n’est pas terminé, mais le film existe. » Abbas Fahdel

Bande-annonce: Homeland (Iraq Year Zero) de Abbas Fahdel

https://vimeo.com/141512965

Homeland : Irak année zéro: Fiche Technique

Réalisé par: Abbas Fahdel
Irak
Genre : fresque documentaire
Partie 1 : Avant la chute 160′
Partie 2 : Après la bataille 174′
Durée: 334 minutes
Image : Abbas Fahdel
Son : Abbas Fahdel
Produit par Abbas Fahdel
Distribué par : Nour Films
Date de sortie : 10 février 2016
Récompenses: Sesterce d’or du meilleur long métrage de la Compétition Internationale au festival Visions du réel de Nyon, 2015.
Doc Alliance Selection Award, Festival international du film de Locarno, 2015.

Vous pouvez aussi lire cet article: Lussas : « Homeland », une famille et la guerre en Irak

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Constance Mendez-Harscouët
Constance Mendez-Harscouëthttps://www.lemagducine.fr/
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