Rencontre avec le cinéaste Bouli Lanners: 10 ans du Cinemovida d’Arras

           Ce jeudi 10 décembre, après voir vu en avant première Les Premiers, Les Derniers (dont la sortie publique est programmée le 27 janvier 2016) en début de journée, nous avons pu rencontrer le réalisateur et acteur Bouli Lanners. Tous les journalistes sont conviés à s’asseoir dans une petite salle dans le sous-sol de l’Anagramme d’Arras. Arrive alors le cinéaste avec son petit chien Gibus (voir photographie ci-à droite), aussi « acteur » du film. Commence alors l’interview.

Sur son arrivée à Arras dans le cadre des dix ans du Cinémovida… Est-ce que ça compte pour lui ?

            « C’est important de faire le tour de France, de Belgique, de rencontrer les exploitants, le public… Il s’agit aussi de montrer la matière vivante. »

C’est un anniversaire, ça a quelque chose de festif ?

            « C’est-à-dire que ça veut dire qu’il a duré dix ans donc c’est important ! »

Sur le lien familial dans le film

            Il ne vient pas forcément de la structure explique le cinéaste, il est revenu dans l’écriture, pas de manière théorique.

Qu’est-ce qui lui est d’abord venu concernant le film ? Un lieu ? Un personnage ?

            « Une image » répond-il. Celle de la rampe de lancement d’un train, point de départ sur lequel se base tout le reste. Il s’agissait aussi de traiter du crépuscule et de la fin du monde. Cela dans un non-lieu, il ne s’intéresse pas au contexte géographique.

Cineséries-mag : « En voyant votre film, j’ai pensé à Eldorado (2008), vous êtes un cinéaste des grands espaces, du paysage, vous avez clairement un rapport au western, est-ce que vous pourriez nous en parler ? »

            « Ça vient de mon éducation, je viens d’un milieu populaire, où il n’y avait pas de cinéma, on regardait la télévision » répond-il à votre serviteur. Il a ainsi découvert de nombreux westerns à la télévision.

            C’est aussi dû à sa passion pour la peinture. Le cinéaste est d’abord un peintre.

Et c’est enfin lié au pays, la Belgique, avec ces espaces si particuliers dans un petit pays où les frontières sont alors un élément important. Il reprend donc en effet des codes du genre.

Sur la construction du film

            « Tout se construit petit à petit ». À la base, à l’écriture, il s’agissait de parler du personnage de Gilou qui vit quelque chose de mortifère, notamment pour parler de notre époque dans laquelle les gens semblent très mortifères eux-aussi, selon le cinéaste.

Sur le récit du film qui démarre dans un contexte sombre pour avancer vers la lumière

            « Oui, parce que pour moi, même si c’était l’apocalypse, il faudrait le vivre humainement. »

Cineséries-mag : « À nouveau concernant votre cinéphilie, vous avez réussi à avoir dans votre film les acteurs Michael Lonsdale et Max von Sydow, deux géants du cinéma, est-ce que vous pouvez nous parler du processus d’engagement de ces acteurs ? Et comment ça s’est passé sur le plateau ? Il devait y avoir un certain stress non ? »

            Le cinéaste nous répond qu’il a comme Gilou vraiment eu une pathologie cardiaque. Les personnages de ces deux acteurs sont nés après son opération, alors qu’il venait de rencontrer une personne assez proche de celui de Michael Lonsdale. Traiter de cette pathologie « fonctionnait mieux avec des personnages plus vieux et plus fragiles ».

            Pendant le casting, on lui a proposé ces deux grands noms du cinéma, mais jamais il n’aurait cru qu’ils auraient accepté. Sur le plateau, il y avait du stress. Mais ils étaient très respectueux et impliqués sur le projet. « C’était surréaliste » dit-il. Il continue :

Bouli Lanners – « Je n’ai pas vu Le Septième Sceau (Bergman, 1957), moi c’était Hibernatus (Molinaro, 1969)… ».

Cineséries-Mag – « Et l’Exorciste (Friedkin, 1974)… »

Bouli Lanners – « Et l’Exorciste voilà ! »

Concernant le casting des autres comédiens   

            C’est le report de tournage de trois mois causé par l’opération qui a permis d’avoir les deux autres acteurs principaux : David Murgia et Aurore Broutin.

À nouveau sur les personnages de Michael Lonsdale et Max von Sydow

            « Même si l’échéance est courte, même si la fin du monde est là, il faut la vivre avec humanité, pas pour soi, mais aussi pour les autres. »

Michael Lonsdale et Max von Sydow sont les « pères, les grands-pères de Gilou. »

Sur le lieu du tournage

            « On a tourné en Beauce, un coin un peu paumé, ça n’est pas une région très touristique » répond-il, amusé.

Concernant la musique

            Il s’agissait d’une guitare des années 30 construite pour faire du blues, notamment fabriquée avec de la mécanique automobile, d’où ce son très particulier. Au départ il devait bosser avec le groupe Détroit, et il a finalement bossé avec le bassiste Pascal Humbert.

À propos du personnage de Jésus, est-il réellement le Christ ou non ?

            « Chacun y voit ce qu’il veut, moi je suis croyant donc pour moi, c’est Jésus. (…) Même si les gens ne croient pas, historiquement il a existé, donc c’est Jésus. »

Un film humaniste sortant dans le contexte actuel de la montée des nationalismes en Europe

            « Dans mes films, il n’y a jamais de nation, la nation m’exaspère, parfois l’humanité aussi, mais surtout la nation. C’est pour ça qu’on ne sait pas où ça se passe. ». Il poursuit : « Le nationalisme il est avec ces quatre abrutis qui ont des revendications territoriales, c’est lié à leurs frontières, le voilà le nationalisme. »

Sur le titre Les Premiers Les Derniers

            « Euh Parce que c’est un très bon titre, c’est très dur d’en trouver d’autres. » répond-il, amusé. « Et c’est principalement Dieu, l’un de ses surnoms. ».

            De plus, c’est lié à l’apocalypse avec l’idée qu’ils sont les derniers des hommes, et en même temps, les premiers, c’est lié à l’idée du primitif, « moi je suis passionné d’histoire, et c’est ça, revenir au primitif avec la fin… ».

À propos de l’imagerie grisonnante du film

            Le visuel était déjà pensé avant le film, et il fut beaucoup travaillé avec l’étalonnage au montage, la ligne d’horizon a été revue, des effets spéciaux ont été utilisés, et cetera.

Un film très solaire au final

            « Ce sont les personnages qui éclairent le film. (…) C’est l’amour, l’humanité qui apporte la lumière. »

Est-ce un film biblique ?

            « Autant il y a des références à la Bible, autant il y en a au Western, (…) mais le film n’est pas du tout biblique, c’est un film sur l’homme. C’est à nous de reprendre ça, ça n’est pas mystique. »

Sur le traitement de la violence dans le film

            « La suggestion de la violence est parfois plus forte que de la filmer », répond-il.

Concernant sa carrière multifonctionnelle

            « N’être que comédien est beaucoup plus simple, on a une ligne de conduite et on la suit. ».

L’expérience sur son dernier film lui a donné envie de réécrire et réaliser plus vite. Il va donc commencer à écrire plus tôt le prochain film.

Cineséries-mag : « Est-ce que vous avez vu La Route de John Hillcoat (2009) ? Car comme ce film, vous avez proposé une vision de l’apocalypse très grisonnante, dans les mêmes tons de couleur… Alors vous a-t-il inspiré ? »

            « La Route, ça m’a vraiment pris, inspiré… », répond-il. « Mais c’est vraiment… Vraiment un autre niveau… C’est au-dessus du niveau apocalyptique. J’avais lu le livre et je pensais être déçu du film, et je suis allé le voir, et je ne l’ai pas du tout été, c’est très fort… Il n’a peut-être pas eu une très bonne critique, et pourtant… ». Il continue : « C’est extrêmement plombant, ça se termine très mal, sans lumière, et c’est dur à faire au cinéma. Les gens ne veulent pas voir ça au cinéma. »

Sur son statut de film belge

            « Au niveau de l’identité, il ne faut surtout pas rentrer sur ce terrain là ! Dès qu’on met en scène son identité, on la perd. ». Donc ça n’est pas un film belge, mais un film humain dans lequel on entend des personnages parler français.

            Ce fut alors la fin de cette riche interview de Bouli Lanners, formidable cinéaste cultivé, sincère, et humaniste. Nous le remercions pour sa drôlerie, sa sympathie – il a notamment accepté que nous prenions des photographies avec lui. Et nous remercions le très calme et gentil Gibus qui a particulièrement apprécié mâchouiller le sac de votre serviteur, lui laissant une trace, un « autographe » à sa manière.

            Nous remercions aussi l’équipe du Cinémovida d’Arras pour leur formidable accueil, notamment Ingrid Waeghe. On se retrouve très vite pour la prochaine avant-première phare des dix ans de la structure avec Rosalie Blum le lundi 14 décembre, et dont la sortie publique est programmée le 23 mars 2016.

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