Une histoire de fou, un film de Robert Guédiguian : Critique

Le génocide arménien est un thème compliqué à aborder. Certains tentent d’exposer des faits, d’exposer une période historique, alors que d’autres prennent un réel parti pris et défendent des idées, qu’elles soient arméniennes ou turques.
Une histoire de fou est le second long-métrage de Robert Guédiguian portant sur ce génocide, après Le voyage en Arménie, véritable quête des origines du réalisateur.

Synopsis : Berlin 1921, Talaat Pacha, principal responsable du génocide Arménien est exécuté dans la rue par Soghomon Thelirian dont la famille a été entièrement exterminée. Lors de son procès, il témoigne du premier génocide du 20ème siècle tant et si bien que le jury populaire l’acquitte. Soixante ans plus tard, Aram, jeune marseillais d’origine arménienne, fait sauter à Paris la voiture de l’ambassadeur de Turquie. Un jeune cycliste qui passait là par hasard, Gilles Tessier, est gravement blessé.

Reconnaissance intemporelle

La force du film de Robert Guédiguian réside dans sa narration. Une histoire de fou débute et nous voilà plongés dans un long-métrage en noir et blanc. On comprendra très rapidement qu’il s’agit de faits historiques reconstitués : l’assassinat de Talaat Pacha, reconnu comme l’un des principaux organisateurs du génocide arménien, par Soghomon Tehlirian (interprété par Robinson Stévenin). S’en suit un procès, mais pas n’importe lequel. Le procès qui permettra de rendre justice aux arméniens. Toutefois, la suite du film indique clairement que ces derniers n’ont pas pour désir d’en rester là, et qu’une rébellion continue à se construire, afin d’aller plus loin. Cette différenciation, Robert Guédiguian l’indique par le retour à la couleur, et le spectateur s’immisce dans la vie d’un couple, celui interprété par Ariane Ascaride et Simon Abkarian, accompagné de leur fille, et de leur fils, Aram, qui considère nécessaire le fait de prendre les armes, et de continuer la lutte.

Une histoire de fou n’est donc pas qu’une fresque historique de deux heures et quart. Ce film est également à prendre comme un film humain, un film sur la culpabilité d’une famille, et sur le combat perdu. Car oui, Aram s’engage, Aram lutte, mais Aram blesse. Il blesse, par l’intermédiaire d’un attentat, un civil, Gilles (Grégoire Leprince-Ringuet). Comment se reconstruire ? Comment cette famille, d’ordinaire unie, peut-elle faire pour rester insensible à de tels faits ? Impossible, en somme. C’est dans ces interrogations que Robert Guédiguian percute et agrippe le spectateur. Des questions d’hommes et de comportements citoyens, il y en a dans tous les films du réalisateur, comme dans Les neiges du Kilimandjaro, où tout est histoire du pardon. Et ce sont ces interrogations qui bâtissent la force des films de ce réalisateur.

Mais ces interrogations doivent être filmées et interprétées. Certains trouveront lassant de voir continuellement les mêmes acteurs dans les longs-métrages de Robert Guédiguian, mais c’est ce qui fait leur beauté.
Ariane Ascaride, dans la quête de son fils, et dans la quête du pardon, bouleverse le spectateur. Le temps d’un film, l’actrice, et femme du réalisateur, devient notre mère, cette mère aimante, mais qui, malgré l’amour, sait faire la part des choses. Quant à Simon Abkarian, même s’il tente d’évacuer ses démons, impossible de douter du fait qu’il est meurtri. Cela fait bien longtemps qu’il ne lutte plus. Cela fait bien longtemps qu’il a conscience du mal de ce combat, et il ne veut pas voir son fils là où il a échoué. Simon Abkarian nous bouleverse et grave dans nos esprits une interprétation touchante et juste.
Mais Une histoire de fou n’est pas qu’une histoire de couple. Tous les personnages sont exploités. L’histoire d’amour d’Aram apporte cette touche de romance à un récit sombre. Tous les personnages sont magnifiquement interprétés. La direction d’acteurs de Robert Guédiguian n’est plus à revoir, tellement elle s’avère juste et sans surplus.

D’un point de vue technique, Robert Guédiguian reste fidèle à ses précédents œuvres. Pas d’excès de mouvements de caméras ou d’effets en tous genres. Certains aimeraient un brin de folie et de partis pris plus osés, mais non, le réalisateur filme des faits de manière brute. Une histoire de fou ne dégage pas une compassion trop appuyée, car, même s’il se passionne pour son pays d’origine, l’Arménie n’est jamais mise sur un piédestal. Par sa caméra, Robert Guédiguian l’embellit, lui prouve son amour, mais a conscience qu’il s’agit d’un combat qu’il sera compliqué de contenter.

Oui, Une histoire de fou aborde des faits sujets à controverse, mais Robert Guédiguian réussit son coup, et nous offre une histoire qui passionnera le spectateur, et qui l’instruira. Et, une fois de plus, on remercie cette « bande » d’acteurs de nous offrir un jeu fort et empli d’émotions, mais qui ne chavire dans aucun pathos.

Une histoire de fou Extrait vidéo

Fiche Technique: Une histoire de fou

Date de sortie : 11 novembre 2015
Nationalité : Française
Réalisation : Robert Guédiguian
Scénario : Nicholas Pileggi, Martin Scorsese
Interprétation : Simon Abkarian, Ariane Ascaride, Grégoire Leprince-Ringuet, Syrus Shahidi, Robinson Stévenin…
Musique : Alexandre Desplat
Photographie : Pierre Milon
Décors : Michel Vandestien
Montage : Bernard Sasia
Producteurs : Robert Guédiguian, Marc Bordure, Sabine Sidawi Hamdan
Société de distribution (France) : Diaphana Distribution
Genre : Drame, Historique
Durée : 135 minutes

Festival

Reims Polar 2026 : Mata, l’ombre du contrôle

Présenté en clôture de la 6e édition de Reims Polar, "Mata" est le film le plus ambitieux de Rachel Lang — et peut-être le plus frustrant. Un thriller d'espionnage à la française, anti-spectaculaire et introspectif, porté par une Eye Haïdara à contre-emploi, qui cherche sa radicalité sans toujours la trouver.

Reims Polar 2026 : Sons of the neon night, un champ de bataille sans stratège

Reims Polar a le chic pour dénicher les objets cinématographiques qui résistent — ceux qui ne rentrent pas tout à fait dans les cases, qui portent en eux quelque chose d'inachevé ou d'excessif, et dont la programmation constitue en soi une invitation à débattre. "Sons of the Neon Night" y trouve naturellement sa place. Présenté en séance de minuit à Cannes en 2025, ce polar hongkongais de Juno Mak a fait parler de lui autant pour son ambition visuelle démesurée que pour ses failles narratives béantes.

Reims Polar 2026 : Morte Cucina, la vengeance est un plat qui se dévore sans modération

En compétition Sang Neuf au festival Reims Polar, "Morte Cucina" du thaïlandais Pen-ek Ratanaruang suit Sao, cuisinière d'exception marquée par un viol commis dans son adolescence, qui retrouve par hasard son agresseur des années plus tard à Bangkok. Entre thriller culinaire et drame de la résilience, le film use de la nourriture comme arme et comme langage, avec plus d'intentions que de tranchant.

Reims Polar 2026 : Mi Amor, noyé dans le bruit

Ce jeudi 2 avril au soir, l’impériale Cécile Maistre-Chabrol a remis le Prix Claude Chabrol à Thomas Ngijol pour "Indomptables", polar camerounais dans lequel le réalisateur-acteur réussit une mue radicale et convaincante — quitter la comédie pour plonger dans un thriller âpre, ancré dans la réalité de Yaoundé, entre enquête policière et portrait d'une paternité qui déraille. Une belle soirée pour le genre, achevée par Guillaume Nicloux et son nouveau film, "Mi Amor". Le contraste est cruel, d'autant plus piquant que Nicloux n'est pas un inconnu des festivals de polar. Il s’était déjà fait connaître au Festival du Film Policier de Cognac, ancêtre direct de Reims Polar, avec Une affaire privée. Et ce film-là racontait déjà... une disparition de jeune femme.

Newsletter

À ne pas manquer

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

Voyage à deux : le désenchantement conjugal

Troisième collaboration entre Stanley Donen et Audrey Hepburn après "Drôle de frimousse" et "Charade", "Voyage à deux" suit un couple à différents moments de sa vie à travers un récit fragmenté. Le film fait de la mémoire amoureuse son véritable moteur narratif, entre instants de grâce et fissures plus discrètes.

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.

Graham Swon — La parole comme territoire

Trois films, une carte blanche, et une même ligne de force : chez Graham Swon, la parole ne se contente pas d’accompagner l’image, elle la traverse, la déplace, parfois même la remplace. De la dérive poétique d’An Evening Song (for three voices) à l’expérience quasi hypnotique de The World Is Full of Secrets, en passant par l’étrangeté expressionniste de Careful, se dessine un cinéma où dire, c’est déjà faire advenir.
Zoran Paquot
Zoran Paquothttps://www.lemagducine.fr/
Etudiant lillois passionné de cinéma, ayant plusieurs courts-métrages à mon actif, je baigne dans cet art depuis ma plus tendre enfance, grâce à un père journaliste m'ayant initié au visionnage intensif de films, mais également friand de théâtre, et d'arts en général. Admirateur de Nicholson, fou de Jim Carrey et fervent défenseur du cinéma français. Mon film culte ? Vol au-dessus d'un nid de coucou, Milos Forman, 1975.

Vivaldi et moi : tutti per la musica

Abandonnées par leurs familles dans un orphelinat, des jeunes filles se consacrent à la musique. Nous sommes à Venise en 1716, à l'orphelinat « La Pietà » qui doit son nom à la Vierge Marie. Constituant un orchestre de chambre, chaque dimanche ces musiciennes se produisent anonymement dans une église locale où le public vient les écouter. Si elles ne connaissent pas leurs origines, leur avenir est tout tracé…

« Michael » piétine son icône en moonwalk

Ça y est, il est enfin là. On le craignait, un peu. Il faut dire que les signaux d'alerte se multipliaient. Famille de Michael Jackson trop impliquée, durée courte pour tout ce que le film devrait raconter, monteur de "Bohemian Rhapsody" aux commandes, tout partait mal. Seul miracle au milieu de cette production, Jaafar Jackson, qui semblait taillé pour le rôle. À la sortie, on n'est ni satisfait, ni profondément énervé, tant Michael réussit et échoue lamentablement exactement là où on l'attendait.

Le Réveil de la Momie : ni morte ni réveillée

Lee Cronin tente de ramener la Momie à ses origines : un drame familial hanté par le deuil et la culpabilité. La promesse est tenue pendant près d'une heure, avant que "Le Réveil de la Momie" se perde dans ses propres ambitions contradictoires, incapable de choisir entre le drame viscéral qu'il voulait être et la mécanique Blumhouse qu'il ne pouvait s'empêcher de reproduire. Un rendez-vous manqué, pourtant généreux en ambitions, mais trop avare en courage.