En Mai fais ce qu’il te plait, un film de Christian Carion : critique

Le 4ème long métrage du réalisateur Christian Carion En mai fais ce qu’il te plait  vient clore ce qui pourrait être un triptyque sur les grands conflits du XXème siècle ; 10 ans après Joyeux Noel, 6 ans après L’affaire Farewell, le cinéaste s’attaque à la seconde guerre mondiale.

Le champs des partisans

Coincée dans le temps comme étant la conséquence de la WW1 et une des causes de la guerre froide, la plus grande boucherie de l’histoire bénéficie d’un traitement de faveur par le cinéma historique. Entre Clint Eastwood et Steven Spielberg, les plus grands s’y sont frottés, souvent avec succès, 39/45 en est presque devenu un genre à part entière, faisant de lui un sujet redondant du cinéma international (Le fils de Saul primé à Cannes cette année), mais entre la Shoah, le D Day et Pearl Harbour, les monuments de la mémoire commune ne laissent que peu de place au paysan et à la fermière en fuite.

Le cinéaste français sort ici des sentiers battus par le déjà-vu, tout en installant son récit sur des chemins de terre. En effet le film revêt les haillons d’un Road Movie bocager et emprunte au Survival ; puisqu’il faut le dire, être un civil sur la route en mai 40 c’était être au cœur de la bataille. Et alors que la Blitzkrieg perce de toutes parts les défenses françaises, le réseau routier est pris d’assaut par les populations du nord. Le cinéaste nous raconte que sa mère était parmi ces gens, dans une de ses longues caravanes qui tapissaient les champs. A mi-chemin entre le cortège pionnier que l’on pouvait croiser dans le Far West, et le flux de réfugiés que l’on force à fuir leur sédentarité et que l’on croise aujourd’hui à l’Est de l’Europe. Une histoire forcément intime donc, un projet dont la maturation a pris du temps et qui fleurit dans un climat où l’histoire se répète. Evidemment la coïncidence est fortuite, l’envie de porter cette histoire à l’écran vient d’ailleurs et semble profondément enracinée dans l’histoire familiale du réalisateur. Christian Carion nous raconte simplement un passé oublié qui a pourtant concerné 8 millions de français à l’époque, un passé « pas glorieux » dans lequel les héroïsmes ne se mesurent pas en balles tirées mais en mètres marchés. Une intention louable qui mène à un film utile. Pour se faire, le cinéaste forme une équipe assez hétéroclite, en réunissant Olivier Gourmet, maire d’un petit village qui s’improvise chef de file et garant de la République, Matthew Rhys, l’acteur génial de The Americans en soldat écossais seul survivant de son escouade, ou encore Laurent Gerra en franchouillard débonnaire plutôt convaincant. A leurs côtés, Mathilde Seigner, ainsi que le nouveau minois du cinéma français, Alice Isaaz. En mai, fais ce qu’il te plait prend la forme d’un film choral, un mécanisme qui renforce l’aspect collectif de l’histoire, où les individualités s’effacent face au danger. En construisant une fiction entre intrigues amoureuses, familiales, et militaires Carion trace des destins simples et dignes qui font tout pour ne pas être emportés par la République qui s’effondre et le Reich qui fond sur eux.  Une manière très romancée de déguiser l’histoire pour ne pas imposer une leçon, quitte à flirter avec le mélo. L’axe principal du récit s’ancre autour d’un réfugié allemand qui cherche à retrouver son fils, celui s’étant enfui avec le village guidé par Olivier Gourmet.

Dans une époque soigneusement reconstituée, Carion et ses producteurs n’ont pas lésiné sur les moyens, avec des scènes très réussies de confrontation entre l’aviation et la division Panzer allemande. Une mise en scène qui participe à la qualité de l’histoire contée, même si elle s’enferme dans une simplicité revendiquée. Un cinéma qui tire la larme et qui hérisse les poils, qui devrait trouver son audience dans les salles. Et malgré des dialogues un peu hésitants, et une musique assommante signée par la légende Ennio Morricone. Carion signe un bon film, un peu trop consensuel, un peu trop convenu. On lui soulignera deux atouts non négligeables : le traitement nécessaire de la propagande de guerre avec un réalisateur allemand mandaté par Goebbels dont l’interprétation diabolique et charismatique enrage quelque peu le récit ; ainsi que l’aspect communautaire du conflit, à contre courant d’un regard franco français parfois malsain, avec la présence des colonies ou de la résistance allemande.

Après 6 ans d’absence, Christian Carion signe un film quelquefois inégal mais jamais dénué d’intérêt et qui offre ses moments poignants. Mais à force d’agiter ses oriflammes humanistes, c’est la fougue qui vient à manquer. On regrettera la sagesse de la mise en scène et un démarrage un peu lent qui freinent un film qui a le mérite de mettre en lumière une page qui n’a jamais été écrite dans les manuels d’histoire.

Synopsis : En mai 1940, plusieurs millions de personnes quittent le nord de la France afin d’échapper à l’invasion allemande. Parmi eux, un Allemand ayant fui son pays part à la recherche de son fils, qui a pris la route aux côtés d’un groupe de fermiers.

En Mai fais ce qu’il te plait: Fiche technique

Réalisateur: Christian Carion
Scénario: Andrew Bampfield, Christian Carion, Laure Irrmann
Interprétations: Olivier Gourmet, Matthew Rhys, Mathilde Seigner, Alice Isaaz, Joshio Marlon, Laurent Gerra
Costumes: Sandrine Langen
Musique: Ennio Morricone
Photographie: Pierre Cottereau
Producteurs: Philip Boëlffard, Christophe Rossignon
Société de production: Pathé, Nord Ouest film
Distribution: Pathé Distribution
Genre: Historique, Drame, Guerre
Durée: 114 minutes
Budget: 15, 2 millions euros
Date de sortie: 4 novembre 2015

 

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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