Casa Grande, un film de Fellipe Barbosa: critique

La tectonique des castes. 

Si le Brésil semble occuper une place de plus en plus imposante sur la scène économique mondiale (Puisqu’il nous précède, à la 7ème place du classement des PIB), peser de plus en plus lourd dans la balance géopolitique également ; le pays traine cependant, comme un boulet, ces indécentes inégalités qui caractérisent plus que jamais ces nations qui grandissent trop vite. En effet le plus grand pays d’Amérique du Sud pointe seulement en 59ème position en termes de PIB par habitant, un constat alarmant vis-à-vis de ses ambitions. Le Brésil, aussi connu pour ses carnavals que pour ses favelas, peine à retranscrire socialement ce que sa croissance lui rapporte. On pense évidemment aux manifestations qui ont animées le pays avant et pendant la coupe du monde de football, soulèvements qui se reproduiront, on l’imagine, pour les prochains Jeux olympiques en 2018. C’est dans ce climat que le réalisateur brésilien Fellipe Barbosa, après s’être essayé au documentaire, signe son premier long métrage. En posant sa caméra à Rio le cinéaste s’attaque à la capitale culturelle du pays, miroir d’une identité, mais surtout symbole d’un malaise. Loin du film carte postale, loin du misérabilisme également. Barbosa articule discrètement son militantisme autours d’une famille très aisée dont le père est en déroute financièrement. La maison de 1400m carrée et le jacuzzi vont de paire avec la cuisinière et le jardinier, un monde d’excès, un monde de servitude. Pour autant les frontières sont poreuses dans l’évidente dichotomie du dispositif affiché, dans le sens où la victimisation est refusée, le déterminisme nuancé. En fil conducteur : une histoire d’amour adolescente entre deux étudiants d’horizons radicalement différents, on danse dangereusement avec le cliché sur le papier, le résultat en est tout autre. On ne sait pas trop si la romance sert de justification à un discours politique en filigrane, où si elle est réellement l’objet du film. C’était sans doute l’effet escompté; comme un numéro d’équilibriste, un fil romanesque suspendu au dessus d’un océan de réalité.

Malgré la description cru du quotidien de cette famille embourgeoisée, encerclée par une misère plus suggérée qu’exposée; la caméra ne pose pas un regard malveillant sur ce père endetté, sur cette mère précieuse, sur ce fils qui est conduit à l’école par son chauffeur. Mais un regard honnête dira t-on, honnête sur les désillusions du travail, de la famille, et du cœur. En cela le film fait figure de parcours initiatique pour Jean, 17 ans, en âge de sortir de son cocon d’argent, de se confronter à une vision plus globale de la société brésilienne. Par le biais de cette jeune fille qu’il rencontre dans le bus qu’il prend pour la première fois de sa vie ; par le biais des serviteurs de sa demeure qui disparaissent au fur et à mesure que les factures s’accumulent. Le cinéaste s’adresse à tous en filmant de l’intime, du personnel, car après tout cela reste l’histoire de l’émancipation d’un gamin qui découvre l’injustice. Et sans s’apitoyer sur lui-même le film a le mérite de montrer ce qui doit l’être, on ne s’attarde pas dans le ghetto mais on y passe, et quand on pense que finalement c’est plus ou moins folklorique avec tout ces jolis murs colorés, on prend la rue suivante, et la boue recouvre tout, les pierres comme les pieds.

En distillant des débats dans le film (à l’école où à table) Barbosa interroge en parallèle ses spectateurs sur les questions sociétales qui animent réellement le pays (les quotas raciaux dans les universités par exemple), mais sans pour autant imposer une vérité, plus pour conduire vers une réflexion détachée de tout manichéisme. Et, en distribuant les torts et les raisons indépendamment ou presque de la géographie sociale, Casa Grande évite habilement de tomber, ni, dans une démagogie inefficace, ni dans un didactisme lourdaud sur la relation dominé/dominant. Tout cela lui permet une certaine légèreté de ton, dans son propos comme dans ses images. Puisqu’une tendresse flotte à la surface du film finalement, par-dessus les malentendus et la discorde, par-dessus les mensonges et la trahison. La musique et la danse, véritables patrimoines nationaux sont omniprésents, Fellipe Barbosa en fait même son cheval de Troie pour acculturer ces différents milieux, et rend visible les ponts et les fossés, qui rapprochent et séparent ce, ou ces peuples, on ne sait plus trop.

Car, évidemment, le constat demeure et demeurera ; que la misère domine, tentaculaire et venimeuse, que la ségrégation persiste. Mais le réalisateur compose avec, plutôt dignement, sans exhiber et sans cacher ; laissant évoluer ses amoureux sans laisse et sans a priori. Presque dans une optique de convergence, ou du moins de rencontre, le cinéaste brésilien entrecroise les chemins, pour lier ou délier les destins ; le tout dans cette Casa Grande, indécente parmi tant d’autre.

Synopsis: Enfant de l’élite bourgeoise de Rio de Janeiro, Jean a 17 ans. Tandis que ses parents luttent pour cacher leur banqueroute, il prend peu à peu conscience des contradictions qui rongent sa ville et sa famille.

Casa Grande : Bande-annonce

Fiche technique: Casa Grande

Sortie: 3 juin 2015
Nationalité: Brésilienne
Réalisation: Fellipe Barbosa
Scénario: Fellipe Barbosa, Karen Sztajnberg
Interprétation: Thales Cavalcanti, Marcello Novaes, Suzana Pires, Alice Melo, Bruna Amaya, Clarissa Pinheiro
Musique: Victor Camelo, Patrick Laplan
Photographie: Pedro Sotero
Production: Iafa Britz, Fernanda da Capua, Mauro Pizzo
Société de Distribution: Damned Distribution
Genre: Romance, Social
Durée: 1h54

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Grégoire Lemaître
Grégoire Lemaîtrehttps://www.lemagducine.fr/
Étudiant en histoire de l'art et passionné d'images en tout genre (qu'elles soient picturales, photographiques, ou filmiques) j'écris pour le plaisir de partager les œuvres qui m'ont marqué. Mon coeur balance entre l'ésotérisme de cinéastes comme Herzog ou Antonioni (pour ne citer qu'eux), l'audace de réalisateurs comme Wes Anderson ou Bertrand Bonello, et les grands noms made in U.S.A. Je voue également un culte sans failles à Audrey Hepburn. Dernièrement mes plus grands frissons viennent du petit écran, notamment avec The Leftovers, Rectify ou The Americans.

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