Fin de Partie, un film de Sharon Maymon et Tal Granit: critique

Arsenic et vieilles dentelles

Le sujet de l’euthanasie est devenu suffisamment sociétal pour que les cinéastes s’en emparent et le cuisinent à toutes les sauces. C’est une question de morale et de religion, d’éthique par la même occasion, qui empêche que l’on puisse accorder à l’être humain ce que l’on propose à nos animaux qui souffrent trop. Une question sérieuse en tout cas que les réalisatrices Sharon Maymon et Tal Granit ont choisi de traiter sur le mode de l’humour. Un parti pris qui n’est pas sans risque, car les aller-retours entre le rire et le sérieux peuvent desservir le propos et devenir contre-productifs.

Mais même si elles n’y vont pas toujours avec le dos de la cuillère, les deux réalisatrices réussissent globalement à faire cette synthèse : faire rire de la mort tout en montrant la nécessité de pouvoir mourir dans la dignité.  

L’histoire commence avec un « senior » -puisque les vieux de nos jours sont appelés ainsi- qui fait une blague à une senior. Ezéchiel (Ze’ev Ravach) est un ingénieur retraité qui aime inventer toutes sortes de machines, ici un engin qui déforme la voix, là un appareil qui (est censé) distribuer automatiquement les médicaments à la bonne heure et au bon jour. Avec sa femme Levana (Levana Finkelshtein) comme complice et à l’aide de sa facétieuse invention qui lui donne une voix sépulcrale, il passe un coup de fil à  Zelda, une autre résidente de leur complexe pour riches retraités, en se faisant passer pour Elohim (Dieu) et en lui conseillant de bien prendre ses médicaments, puisqu’il n’y a pas encore de place libre au paradis. La voisine fait délicieusement semblant de tomber dans le panneau.

La scène est irrésistible et donne le ton : un ton irrévérencieux, qui sort les personnes âgées d’un carcan à l’intérieur duquel on ne leur permet d’habitude que maladie, souffrance et ennui. Car tel est le premier mérite de ce film : donner une place à ce troisième âge, des êtres humains qui ne sont qu’une version plus vieille de ce qu’ils ont toujours été, des blagueurs, des amoureux, de mauvaises cuisinières, ou carrément des individus peu recommandables. Une autre scène illustre cela tout aussi drôlement : une sortie du placard dans tous les sens du terme, pour un des amis qui se déclare gay sur le tard (« ne dites rien à personne, ma mère n’est pas au courant »  dit-il du haut de ses 70 ans et plus !). De fait, les protagonistes attirent immédiatement la sympathie du spectateur, d’autant qu’ils sont interprétés par d’excellents acteurs, largement reconnus en Israël.

Très vite, la question de l’euthanasie apparaît, car le mari de Yana (Aliza Rozen), l’une d’entre cette bande de joyeux drilles est en phase terminale d’un très douloureux cancer, et ses souffrances sont non seulement physiques, mais également morales, face à l’absence d’autonomie dans les gestes les plus intimes. Yana demande à Ezéchiel de l’aider à trouver une manière d’abréger les insupportables souffrances de son ami. Ezéchiel ne se fait pas trop prier pour mettre au point une machine qui délivrera un produit létal au moment voulu, sous l’action du malade lui-même, ce qui équivaut à mettre sur pied une vraie procédure de suicide assisté, illégal dans le pays et partout ailleurs, sauf dans des rares cas comme celui de la Suisse. (Cette machine, appelée « Deliverance » imaginée par le Dr. Philip Nitschke, a réellement existé).

Au milieu de quelques péripéties dont certaines sont vraiment amusantes et savoureuses (tel le running gag du policier qui les arrête à chaque retour de « mission », qui se méprend sur la nature de leurs pleurs à chaude larme, et qui se sent obligé d’effacer l’effraction constatée et l’amende qui va avec), le « gang » se met à l’œuvre, et aide leur ami et quelques autres à franchir le pas.

Le film, Fin de Partie, est sensible et respectueux, et montre bien à quel point l’équilibre est tendu entre le droit à mourir et le droit à vivre, entre les souhaits de l’entourage et ceux des malades, même si le traitement en comédie, dont on voit bien que l’objectif est de ne pas (trop) plomber le spectateur avec un sujet difficile, même si ce traitement a tendance à gommer l’horreur de l’acte du point de vue de ceux qui l’ont commis.

Seule Levana montre explicitement sa désapprobation et traite son mari et ses amis d’assassins. Elle fait office de contrepoint par rapport au ton général du film. Mais le personnage est partagé entre son éthique et sa propre condition, car Levana  est en train de développer la maladie d’Alzheimer, et la question de l’euthanasie / suicide lui devient personnelle dans une période où elle a encore la conscience du chemin douloureux qui l’attend. De même que pour Ezéchiel son mari, tout d’un coup le besoin de dignité exprimé par Levana n’est plus recevable…

Ainsi va le film, manichéen, démonstratif et surligné, pas très adroit, et pas très réaliste. Mais le ressort comique fonctionne vraiment, les acteurs dégagent un plaisir de jouer communicatif et on rit de bon cœur plus qu’à son tour. En revanche, l’euthanasie passe en arrière-plan, le film ne fait pas avancer le débat d’un cran, et au contraire le rend plutôt anecdotique. Un pari risqué et pas complètement réussi donc pour les deux réalisatrices.

Synopsis : Cinq pensionnaires d’une maison de retraite de Jérusalem, ne supportent plus de voir leur ami malade souffrir. A la demande insistante de son épouse, ils se décident à construire une « machine pour mourir en paix » qui conduira le pauvre homme vers l’au-delà. Mais forcer le destin ne se révèle pas si simple……

Fin de Partie : Bande annonce du film

Fin de Partie : Fiche Technique

Titre original : Mita Tova
Date de sortie : 03 Juin 2015
Réalisateur : Sharon Maymon, Tal Granit
Genre : Comédie, Drame
Année : 2014
Durée : 95 min.
Interprétation : Ze’ev Revach (Ezéchiel), Levana Finkelshtein (Levana), Aliza Rosen (Yana), Ilan Dar (Dr. Daniel), Raffi Tavor (Raffi Segal), Yosef Carmon (Carmon),Hilla Sarjon (Noa)
Scénario : Sharon Maymon, Tal Granit
Musique : Avi Belleli
Photographie : Tobias Hochstein
Montage : Einat Glaser-Zarhin
Nationalité : Allemagne, Israël
Producteur : Moshe Edery, Leon Edri, Osnat Handelsman-Keren, Thanassis Karathanos, Talia Kleinhendler, Haim Mecklberg, Estee Yacov-Mecklberg
Maisons de production : Pie Films, 2-Team Productions, Twenty Twenty Vision Filmproduktion, United King Films, Pallas Film
Distribution (France) : Eurozoom

 

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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