La Cité Muette, Un Documentaire De Sabrina Van Tassel: Critique

Un sujet fascinant

L’existence actuelle de la cité de la Muette de Drancy est un sujet aussi fascinant que peu abordé. Comme le remarque Sabrina Van Tassel dans le dossier de presse, le camp de la muette fait partie d’un passé lointain et honteux, dont on imaginerait assez facilement qu’il ait été détruit sans laisser de traces. Découvrir que ce lieu non seulement continue d’exister, mais qu’il soit devenu un lieu d’habitation, est une surprise, un scandale même : comment continuer à vivre sur un lieu de mort ? Comment créer de nouveaux souvenirs heureux en lieu et place d’un lieu d’humiliation et d’avilissement ?

Si l’ouvrage graphique Here de Richard McGuire, sorti récemment, parle d’un lieu en croisant à l’intérieur d’une image les différentes couches d’histoires qui s’y sont déroulées, la Cité Muette opte quant à lui pour une approche beaucoup plus classique : interroger les rescapés du camp et certains habitants, pour comprendre ce qu’est ce lieu et ce qu’y vivre implique.

Et de fait, on apprend un nombre important de choses intéressantes dans ce documentaire, même s’il pose plus de questions qu’il n’apporte de réponse.

La cité de la Muette est un endroit maudit : premier grand ensemble français, il n’est pas complètement achevé au moment où la France perd la guerre. Son plus grand ensemble de bâtiments, un immense fer à cheval, va servir du plus grand camp d’internement de France, d’abord pour des prisonniers de guerre, puis pour les Juifs d’abord retenus, puis déportés à partir de 1942. Ce simple fait suffit à doter ce lieu d’une force tragique : neuf juifs déportés sur dix transitèrent par Drancy, et à peine 3% revinrent des camps de concentration. A ces statistiques, le documentaire donne un visage, en donnant la parole aux rescapés. Celle-ci ajoute l’horreur à l’Horreur, en nous racontant comment les gens vivaient à l’époque : lorsque le camp obéissait au commandement français, le marché noir y était la règle. Les prisonniers n’avaient en effet le droit qu’au strict minimum en terme de nourriture : une louche de café le matin, une louche de soupe le midi et le soir, avec un pain à répartir entre tous les prisonniers d’un bloc surpeuplé : pour survivre, il fallait pouvoir payer les gardiens. On apprend aussi que les sols et l’isolation n’avaient jamais été terminés, et qu’aucun lit n’a été installé : les gens dormaient à même le sol dans des conditions d’hygiène épouvantables. En 1943, les Allemands ont pris « officiellement » la main sur le camp, et si Aloïs Brunner a permis aux gens de manger un peu mieux pour donner le change aux observateurs de la croix rouge, c’est à cette époque que les convois pour les camps d’extermination ont commencé à partir. De plus, celui-ci ne supportait pas le bruit des enfants, ce qui fait que ceux-ci étaient interdits de sortie dans la cour quand il était présent.

Malgré ces conditions de vie indicibles, les témoins ont vécu leur enfance à cet endroit. Ils ont joué quand certains se jetaient par la fenêtre, les jeunes se sont aimés malgré le manque d’intimité évident, étant donné qu’il n’y avait pas de pièce dans les blocs.

Rien que pour ces témoignages, le film a une valeur : il est important de se souvenir que cela s’est passé en France. Mais il y a plus.

Les fantômes de la Muette

Au delà de la nécessaire leçon d’histoire, le film se veut la juxtaposition du passé et du présent. Malheureusement, ce qui devrait être son sujet principal débouche sur une énigme. Sur le papier, la problématique est simple : comment, alors que ce lieu est celui de l’horreur et de l’infamie, une énorme tâche sur l’honneur de la France, a-t-on pu en faire de nouveau un lieu d’habitation. Il y a là un scandale qui est finalement assez peu interrogé par le film. On y voit le maire actuel interrogé trente secondes expliquer que le site était trop grand pour être exploité, et que le mémorial de la Shoah, situé en face, est bien plus pédagogique que ce qu’un grand camp vide pourrait être, on voit Serge Klarsfeld déclarer ne pas être plus choqué que cela, et un psychanalyste dire que ce ne doit pas être très facile pour les personnes fragiles de vivre sur les lieux d’un des plus grands crimes contre l’humanité.

Or il est intéressant de voir qu’alors que la ville de Paris est faite de monuments, la cité de la Muette en elle-même n’est pas devenue un lieu de mémoire. Une cohabitation étrange se fait entre les rescapés des camps qui reviennent sur les lieux, et les habitants pris dans leur quotidien, comme en témoigne le tenancier de l’hôtel qui fait face à la cité, qui a appris l’histoire des lieux au contact de ses visiteurs. La cité de la Muette est un paradoxe assez fascinant : la mémoire n’y a été ni vraiment conservée, ni vraiment effacée : l’isolation a été faite en rajoutant des plaques de plâtre sur les murs, mais les inscriptions faites par les prisonniers restent derrière et n’attendent qu’à être mises à jour. On suit le parcours d’un historien local qui tente d’accéder à ces inscriptions lors des déménagements et se plaint que les voisins veuillent installer leur vélos dans ce qui était autrefois le prison à l’intérieur du camp.

On ne peut pas pour autant dire que la vie a repris le dessus : la cité est un lieu d’une grande précarité. Les appartements y sont petits et logent en priorité les personnes en difficulté sociale. On apprend notamment que beaucoup de personnes issues d’une institution psychiatrique proche y habitent.

Malheureusement, les grands absents du film sont les habitants des lieux : on n’en rencontrera finalement que quelques uns, qui n’ont rien de très intéressants à nous dire. On rêve d’une approche au long cours, d’une vraie enquête documentaire, mais le documentaire restera constamment dans une approche assez superficielle et frustrante.

Un documentaire qui en dit à la fois beaucoup et pas assez

Difficile de noter un documentaire comme celui-ci. Sur le sujet, on aurait envie de lui donner la meilleure note possible : non seulement il nous apprend des choses importantes, mais en plus qui ont le pouvoir de nous remuer : malgré les justifications, on ne peut qu’éprouver de la colère au fait que ce lieu maudit abrite encore des gens, qui plus est en difficulté, comme s’il était condamné à accueillir les rejetés de la société, génération après génération.

Malheureusement, formellement, le documentaire déçoit : l’image et le son sont assez amateurs, la voix-off, mettant constamment en avant la réalisatrice (je décide d’interroger untel, je décide de me rendre sur les lieux) est assez mal vue. De plus, la courte durée, même pas une heure trente pas franchement denses, donne à penser que le sujet n’est qu’effleuré, comme si la réalisatrice avait appris l’existence du camp, interrogé deux trois experts, filmé un jour avec les rescapés et un jour avec les habitants et s’était arrêtée là. On se doute que le travail a été plus dense, mais il ne se voit pas assez.

La Cité Muette est un film qui pose beaucoup de questions sans apporter toutes les réponses. Il a au moins le mérite d’ouvrir la porte à la réflexion et de donner l’envie de se rendre sur place, de visiter le mémorial de la Shoah, et de réfléchir sur la place du passé dans notre présent.

Synopsis : Entre 1941 et 1945, des milliers de famille juives ont été entassées dans le camp de la Muette avant d’être envoyées dans les camps d’extermination. Après la guerre, le camp est devenu une cité HLM, et continue à exister, presque identique. Ce documentaire nous emmène sur les lieux, à la rencontre de ses habitants, passés et présents.

Fiche technique : la Cité Muette

Réalisation : Sabrina Van Tassel
Genre : Documentaire
Année : 2014
Date de sortie : 13 mai 2015
Production : J2F
Produit par : Joan Faggianelli, Candice Souillac et Valérie Montmartin
Conseiller historique : Serge Klarsfeld
Montage : Yann Leonarduzzi
Musique originale : Olivier Adelen

Festival

Cannes 2026 : Histoires de la nuit, une fête sans surprise

"Histoires de la nuit" de Léa Mysius, en compétition à Cannes 2026, adapte le roman de Laurent Mauvignier en thriller rural haletant. Un huis clos tendu, formellement maîtrisé, qui convoque les fantômes du passé sans tout à fait atteindre la grâce envoûtante des Cinq Diables.

Cannes 2026 : L’Affaire Marie-Claire, à charge et décharge

Présenté en Séance spéciale au Festival de Cannes 2026, "L'Affaire Marie-Claire" de Lauriane Escaffre et Yvo Muller retrace le procès de Bobigny de 1972, où l'avocate Gisèle Halimi, incarnée par Charlotte Gainsbourg, fit le procès d'une loi contre l’avortement plutôt que de ses clientes. Sujet capital pour un résultat mitigé.

Cannes 2026 : De toutes les nuits, les amants – confessions philosophiques

Présenté à Un Certain Regard 2026, le quatrième long-métrage de Yukiko Sode, "De toutes les nuits, les amants", adapte le roman de Mieko Kawakami avec une élégance formelle indéniable, mais aussi avec une distance intellectuelle et contemplative qui maintient parfois le spectateur à l'écart de ce qu'il voudrait le plus ressentir.

Cannes 2026 : Ben’imana, le mur du silence

Premier film de Marie-Clémentine Dusabejambo, "Ben'Imana" aborde le pardon, la résilience et la transmission d'une douleur indicible au sein de la société rwandaise, profondément hantée par le génocide des Tutsis. Un drame rempli d'émotions, lauréat de la Caméra d'or, qui invite à s'unir dans l'humanisme au-delà des ethnies.

Newsletter

À ne pas manquer

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Le Cuirassé Potemkine : cent ans de rage intacte

Cent ans après, "Le Cuirassé Potemkine" revient en salles avec une musique inédite signée Pet Shop Boys. Chef-d'œuvre du cinéma muet, le film d'Eisenstein n'a rien perdu de sa puissance subversive. La rage de ceux qu'on écrase n'a pas de date de péremption.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.

L’affaire Zanetti : Confessions d’une meurtrière

Dans un centre pénitentiaire italien, Elisa Zanetti, condamnée pour le meurtre de sa sœur, entame des entretiens avec un criminologue qui ravivent un passé familial trouble. Entre huis clos oppressant, flashbacks maîtrisés et performances intenses, le film interroge la portée réelle d’un travail de reconstruction face à un crime irréparable.
Benjamin S.
Benjamin S.https://www.lemagducine.fr/
Cinéphile et bédéphile, j'ai grandi dans le regret de ne pas avoir vécu l'époque Starfix. J'aime tous les types de films, bons comme très mauvais, mais je ne supporte pas la tiédeur.

Toy Story 5 tire la corde vers l’infini et au-delà

"Toy Story 5" déçoit malgré une belle animation. Woody trahit sa fin du quatrième opus, Buzz reste secondaire et c'est Jessie qui porte tout le poids émotionnel du film. Un scénario qui ne décolle jamais, des décors paresseux... Disney a-t-il fini par essorer sa propre saga ?

The Christophers : le prix des âmes

Le dernier Soderbergh : grand petit film sur les affres de l'art au temps de son extrême marchandisation. "The Christophers" brasse avec finesse la question de la valeur d'une œuvre et de la place de l'artiste dans un monde qui fétichise la marchandise. Entre un vieux peintre cabotin et une jeune faussaire en quête de vengeance, Soderbergh opacifie savamment un scénario trop convenu pour mieux révéler les contradictions profondes des artistes, empêtrés entre beauté, gloire et compromissions.

Ma famille chérie : entre tornade émotionnelle et grâce cassavetienne

Maelström d'émotions, caméra à l'épaule et visages en gros plan avec "Ma famille chérie". Isild le Besco signe un ouragan familial tendre et survolté, entre fulgurances cassavetiennes et grâce mélancolique d'Élodie Bouchez.