À la folie, un film de Wang Bing : Critique

Comment ne pas dire que ce nouveau film de Wang Bing est un chef d’œuvre ? À la folie, un film dont on a du mal à croire qu’il n’interpellera pas n’importe lequel de ses spectateurs ? Un film qui ne fait pas de concession, qui propose jusqu’à près de vingt minutes de plan-séquence sur un homme qui marche et qui marche encore, sans aucun but, dans la pénombre d’une pauvre rue d’une pauvre ville de la province du Yunnan, bouleversant dans sa solitude, dans le vide qui l’enveloppe…

Synopsis: Un hôpital psychiatrique du sud-ouest de la Chine. Une cinquantaine d’hommes vivent enfermés traînant leur mal-être du balcon circulaire grillagé à leur chambre collective. Ces malades, déviants ou opposants, éprouvent au quotidien leur résistance physique et mentale à la violence d’une liberté restreinte. Wang Bing nous plonge dans la « folie » de la Chine contemporaine…

Le grand sommeil 

Wang Bing est un grand cinéaste et un grand artiste, mais avant tout un homme qui nous livre une réalité qui donne à réfléchir, qui nous extirpe de notre zone de confort et nous met dans ce bain d’émotions qu’en final on attend de chaque projection.

Tourné presque dans la foulée de son précédent chef d’œuvre, Les trois sœurs du Yunnan, une poignante chronique de la vie paysanne à hauteur de  trois fillettes abandonnées à elles-mêmes, A la folie a également été tourné dans ce même secteur suite à une rencontre providentielle,  dans un « hôpital psychiatrique » municipal, le seul qui ait accepté ce tournage. Wang Bing dispose d’un matériau de plus de 300 heures de film, et suit sur près de 4 heures la vie d’un vingtaine de ces « patients », les internés comme il les appelle dans les cartels minimalistes qui indiquent leur nom et la durée de leur enfermement.

Chaque personne qu’il a choisi de nous présenter est suivi pendant de longs plans-séquence dans leur quotidien, un quotidien livré à la vue plus ou moins indifférente de tous, dont l’intimité fait partie de l’espace public, dont la folie, la phobie, ou au contraire la trop grande lucidité sont partagées par tous. Les « habitants » mêlent leur vie difficile dans des chambrées qui sont les derniers marqueurs d’un semblant d’individualité, avec en tout et pour tout leur lit et leur pot de chambre comme biens personnalisés. Les fonctions primaires qui leur tiennent lieu de vie sont effectuées accroupis dans ces chambres lugubres, manger, boire, uriner, et dormir. Surtout dormir, essayer d’oublier l’inanité d’une existence perdue, passée à rien. Dormir pour oublier, mais dormir pour se réchauffer aussi dans les bras les uns des autres quand l’hiver à cette époque du nouvel an chinois déverse le froid et la neige, dormir pour éprouver un plaisir, le seul qui leur reste comme ils disent.

La sidération ne quittera pas le spectateur pendant tout le film, tant Wang Bing ne le lâche pas, et la réalité qu’il filme est crue, âpre, la réalité  de ces hommes et ces quelques femmes entr’aperçues,  livrés à eux-mêmes et aux autres  sans aucun filet de secours. Wang Bing ne dit rien de leur histoire passée, seul le générique de fin donnera l’explication sur la présence dans ces lieux de toutes ces personnes : folie, ou pas. Il ne s’intéresse qu’à leur présent abrupt, où la pauvreté s’ajoute à l’enfermement pour faire le terreau d’une humanité déshumanisée, nue au sens propre comme au sens figuré. Mais aussi une humanité fraternelle, des relations inattendues et très émouvantes qui circulent malgré tout.

Ces longs plans-séquence pourraient donner un aspect très scrutateur et clinique au film de Wang Bing. De fait, c’est sans doute l’instinct de survie du spectateur qui essaie de le tenir parfois à distance, de le mettre parfois  en « off ». Mais quand le cinéaste filme cette femme qui vient rendre obstinément visite jusque dans sa chambre à son mari qu’elle a fait interner d’office, pour des raisons apparentes de violence conjugale, afin de lui ramener vêtements propres, mandarines ou bonbons,  on est bouleversé par son désarroi, bouleversé par l’incompréhension de son mari aussi ; quand il nous montre ce très jeune patient bourré de tocs au moment de se coucher enlever et remettre inlassablement ses chaussures pendant des minutes sans interruption, on est bouleversé par son enfermement, pour le coup psychique.  Quand il nous montre cet homme dont il a déjà été question au début de cette chronique, très jeune encore et pourtant enfermé depuis 11 ans déjà, qui part dix jours dans sa famille à l’occasion des fêtes pour y trouver finalement encore moins d’humanité qu’à l’asile, ne proférant aucune parole, ignoré de tous, déambulant sans but dans rues inhospitalières, on ne peut qu’être empathique.  Seules de telles longues séquences peuvent permettre de comprendre le non sens de la vie de ces gens que pourtant Wang Bing déclare vouloir montrer comme « des êtres qui ne sont pas différents », et au contraire, le film de Wang Bing est terriblement humain.

Les autorisations obtenues par Wang Bing sont exceptionnelles, car l’administration chinoise en charge, bien que le plus souvent hors-champ, sauf pour distribuer les médicaments, n’est pas vraiment à son avantage dans ce film. Wang Bing ne dénonce rien en apparence, mais hurle son indignation en creux. La qualité de la relation avec les soignants, quand il en existe,  est très éprouvante.

À la folie est un très grand film et confirme si c’est nécessaire que Wang Bing est un rouage indispensable de la machinerie cinématographique. Il donne tout son sens à l’acte de filmer…

À la folie, un film documentaire de Wang Bing – trailer – 2014

À la folie : Fiche Technique

Titre original : Feng ai –
Réalisateur : Wang Bing
Genre : Documentaire
Année : 2013
Date de sortie : 11 Mars 2015
Durée : 227 min.
Casting : –
Scénario : –
Musique : –
Chef Op : Xianhui Liu, Wang Bing
Nationalité : HK, Japon, France
Producteur : Louise Prince, Wang Bing
Maisons de production : Moviola, Rai Cinema, Y Production
Distribution (France) : Les acacias distribution

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Beatrice Delesalle
Beatrice Delesallehttps://www.lemagducine.fr/
Le ciné, ma passion. L’écriture, mon Graal. Je tente de combiner les 2 sous la forme d’un avis, d’un éloge, d’un commentaire, d’une critique en somme. Ce n’est pas mon métier et ne le sera jamais, mais c’est ce que je fais de plus plaisant et de plus personnel par les temps qui courent. Ces derniers mois, j’ai craqué pour : Carlos Reygadas, Roni Elkabetz, Hiam Abbass, Steve McQueen, Lynne Ramsay, James Franco, David Gordon Green, Jia ZangKhe, Wang Bing, Kim Ki Duk, Hirokazu Kore Eda, Kiyoshi Kurosawa, Pablo Berger, Lars von Trier, Panos H. Koutras, Félix van Groeningen, Miguel Gomes, Çağla Zencirci, Nuri Bilge Ceylan, Emir Baigazin, François Ozon, Philippe Garrel, Alain Guiraudie, Thomas Cailley, Abdellatif Kéchiche. Pour leur film en fait, plutôt.

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